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HISTOIRE NATURELLE
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HISTOIRE NATURELLE
DES
ARAIGNÉES
(ARANÉIDES)
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EUGÈNE SIMON,
MEMBRE DES SOCIÉTÉS ENTOMOLOGIQUES DE FRANCE ET DE BERLIN, :
OUVRAGE
contenant 207 figures intercalées dans le texte, et suivi du Catalogue synonymique des espèces européennes,
PARIS | LIBRAIRIE ENCYCLOPÉDIQUE DE RORET,
RUE HAUTEFEUILLE, 12.
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Faire connaitre avec les détails suffisants l’organisation si compliquée des araignées, donner le tableau des espèces connues jus- qu'à ce jour, les réunir par groupes en tenant compte des habitudes et des caractères anato- miques, décrire les mœurs si intéressantes des principales d’entre elles, résumer enfin dans un cadre restreint tous les travaux an- ciens et modernes qui ont été publiés sur cette classe d’animaux, en y joignant les ob- servations qui me sont propres, tel est le but
que je me suis proposé en publiant ce traité.
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HISTOIRE NATURELLE
DES ARAIGNÉES.
(ARANÉIDES)
INTRODUCTION.
Les nombreux animaux qui composent l’embran- chement des articulés ont été répartis par les natu- ralistes en trois grands groupes : les insectes, les crustacés et les arachnides : les aranéides, ou arai- gnées proprement dites, forment le premier ordre de la dernière de ces classes.
Quoique répandues sur toute la surface de la terre et en nombre immense, les araignées n'ont encore fixé l’attention que d’un très-petit nombre d’observateurs.
Ce n’est réellement que dès l’année 1805 qu'elles commencèrent à être connues ; c’est à cette époque, en effet, que Walckenaer les distingua des autres arachnides sous le nom d’aranéides, et que le pre- mier 1l subdivisa le grand genre aranea de Linné en
. 4 INTRODUCTION.
un nombre assez considérable de divisions qui sont encore universellement adoptées (1).
Plus tard, en 1836, ce savant publia le grand ouvrage intitulé Histoire des insectes aptères (2) qui est encore le guide suivi scrupuleusement par la plupart des auteurs. |
Cependant, presque en même temps, Lister, en Angleterre, donnait son Histoire des araignées (3) trop courte et trop incomplète; Clerck (4) et Degéer (5), en Suède, poursuivaient des études sur les mœurs de quelques espèces , et M. Lucas, en France, faisait pa- raître son Histoire des animaux articulés (6). De nos jours, plusieurs entomologistes ont enrichi la science et l’enrichissent encore de faits intéressants et nou- veaux : tels sont, en Angleterre M. Blacwall (7); en Suède M. Sundevall (8) ; en Allemagne MM. Hahn (9) et Koch (10) qui ont fait connaître un nombre consi-
(1) Tableau des aranéides, 1805, WaALCKENAER. :
(2) Histoire naturelle des insectes aptères , 1836, WaLCkENAER. (Suiles à Buffon.)
(3) Histoire des araignées (de Araneis), Lister.
(4) Araneorum suecica, ULERCK.
(5) Mémoires de DEGÉER. (Journal de physique, Bulletin universel, ete.)
(6) Histoire naturelle des crustacés, myriapodes et arachnides. 1836, Lucas. L :
(7) Mémoires BLackwaL. (Transactions of the Linnean Society.)
(8) Svinska Spindlarness (Act. Reg. ac. scient. Holm.1829), SUNDEVALL.
(9) Monographie der Spinnen, 1820, Haux.— Dre Arachniden (16 vol.) 1828-1847, Haux et Kocx.
(10) Ubersicht des Arachniden systems, Kocn, 1850.
INTRODUCTION. 5
dérable d'espèces, et en France MM. Lucas (1), Ni- colet (2), Doumerc, Léon Dufour (3), Vinson (4), etc., qui ont rapporté d’explorations lointaines des espèces ” nombreuses et encore inconnues.
L'organisation compliquée de ces animaux est au- jourd’hui suffisamment connue, grâce aux ouvrages de Tréviranus (5), de Muller (6) et de Strauss (7), aux études approfondies de Dugès (8) et de L. Du- four (9) en France, de Brant et de Ratzburg (10) en Allemagne, mais surtout aux beaux travaux que M. Émile Blanchard a publiés récemment (11).
La classe des aranéides forme une des divisions les plus naturelles et les mieux circonserites de la série animale.
Elles ont pour caractères distinctifs et exclusifs d’avoir :
(1) Exploration scientifique de l'Algérie (articulés), 1841-42, Lucas.
(2) Historia de Chile, dans Gay (insectes aptères), Gervais et NICOLET.
(3) Grand nombre d’articles et de mémoires (Annales des sciences, — Journaux, etc., etc.) Durour.
(4) Araignées des îles Bourbon, Maurice et Madagascar, 1862, VinsoN.
(5) Ueber den innern bayder Arachnid@m, TRÉvrRANUS.
(6) Recherches sur la physiologie comparée du sens de La vision, 1836, MULLER.
(7) Anatomie comparée des animaux articulés, Srrauss.
(8) Annales des sciences naturelles (zoologie), 1836, Ducës.
(9) Annales des sciences naturelles, Annales des sciences physiques , Leon Durour.
(10) Annales des sciences naturelles (zoologie), 1840, BranT et RATz- BURG.
(11) Organisation du règne animal (arachnides), BLANCHARD.
-6 INTRODUCTION.
{° Un tégument peu résistant ; — 2° une segmen- tation peu apparente ; — 3° le corps divisé en deux tronçons, dont le premier appelé céphalo-thorax ré- sulte de la fusion de la tête et du thorax ; — 4° des yeux toujours simples et généralement au nombre de huit; — 5° des antennes modifiées en crochets venimeux ; — 6° une pièce buccale unique ; — 7° huit pattes locomotrices'; — 8° jamais d’ailes ; — 9° des glandes spéciales qui sécrètent un liquide soyeux ;— 10° des organes respiratoires localisés ; — 11° un sys- ième nerveux dont les ganglions sont réunis et con- fondus en deux masses logées dans le céphalo-thorax ; — 12° et enfin de ne subir aucune métamorphose, c’est-à-dire de naître avec la forme qu'elles doivent garder toute leur vie.
Avant de faire connaître la classification des genres qui composent ce grand groupe d’articulés, et de décrire les mœurs des principales espèces, 1l m'a semblé indispensable de donner un abrégé à la fois succinet et complet de leur anatomie et de leur phy- siologie. C’est aux recherches de Tréviranus et de Dugès, mais surtout au grand ouvrage de M. Émile Blanchard, que j'emprunterai les détails qui vont suivre. -
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ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
‘I. DES ORGANES EXTÉRIEURS.
Le corps des araignées se compose de deux parties prin- cipales : l’une, appelée corselet ou céphalo-thorax, dont le tégument est résistant et supporte les yeux, les pattes et les appendices de la bouche ; l’autre, nommée abdomen, dont la peau molle et sans divisions est percée d’ouver- tures communiquant avec les organes intérieurs.
CÉPHALO-THORAX. — Sa paroi supérieure est formée d'une plaque coriacée, qu'on a nommé bouclier ; elle est large à sa partie moyenne et se rétrécit en avant, où elle se recourbe pour former un rebord frontal, sur lequel sont placés les yeux ; en arrière elle est déprimée et échan- crée au-dessus de l'insertion de l'abdomen (Fig. 1).
Sa surface présente des sillons partant d’un point cen- tral, et s'étendant jusqu'aux bords latéraux où ils abou- tissent à la naissance de chaque patte.
Toute la région ventrale et inférieure du thorax est occupée par un sternum, formé de deux pièces également coriaces, polygonales et très-inégales de grandeur. La pièce antérieure sur laquelle viennent s’articuler les pattes-mâchoires, était anciennement considérée comme une lévre inférieure ; elle est très-petite, variable dans sa forme suivant les genres, et constitue le plancher de la cavité buccale (Fig. 3).
» 8 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
La pièce postérieure ou plastron est grande, a une Fig. 1. forme arrondie ou ovoïde, sa partie antérieure est gé- néralement exca- vée, postérieure- ment elle se ter- mine en pointe, ses bords latéraux présentent des échancrures dans lesquelles les pat- tes viennent s’in- | dei sérer. Ge plastron, Face ventrale. Face feet. qui parait unique, est formé par la fusion des quatre arceaux inférieurs des zoonites du thorax, si distincts dans le scorpion. Ce céphalo-thorax des aranéides est le plus souvent re- couvert de poils; dans quelques genres il en est entière- ment dépourvu,
Appendices céphaliques. — On en distingue de trois sortes : les yeux, les antennes et la languette.
4° Yeux. — Les yeux sont généralement au nombre
rig.2. de huit, quelques genres seulement en ont
\, Six: ils sont toujours simples, jamais com-
E« posés comme ceux des insectes ; identiques
NI \} entre eux, et à peu près immobiles. Ils sont
Th ê re groupés sur une éminence antérieure du cé-
ronète. phalo-thorax ; mais leur disposition varie sui-
vant les genres. On verra par la suite que cette disposi-
-
ANATOMIE ET PFHYSIOLOGIE. 9
tion est en rapport avec les habitudes et le genre de vie de l’araignée. 2° Antennes-pinces ou chélicères. — Les insectes sont Fig. 3 (1). pourvus d'organes appelés an- _ lennes, qui servent au sens du tact et probablement aussi au sens de l’ouie. Chez les araignées, on ne trouve rien de pareil ; aussi les anatomistes en étaient-ils venus à déclarer que ces organes n’exis- tent pas chez ces animaux; cela est une erreur : les araignées en sont pourvues aussi bien que les insectes, seulement ces organes devant servir à des usages différents, ont été mo- difiés dans leur structure, et se présentent sous une forme toute particulière : ce sont deux appendices courts, ra- massés, placés en avant ou au-dessous du bouclier céphalo- thoracique, et terminés à leur extrémité par un crochet. La première de ces deux pièces est presque toujours cylin- drique ou en cône tronqué, aplanie à sa face interne, et offrant le plus souvent, à l'extrémité de son côté interne, une rainure, dont les bords sont garnis de dents acérées, et dans la cavité de laquelle le crochet ou onglet s’insère en se reployant. Ge crochet est mobile, arqué, très-dur, pointu, et a, près de son extrémité, un petit trou qui livre passage au venin avec lequel l’araignée donne la mort aux autres insectes pour s'en nourrir. En considérant ces organes, il semble impossible de
(1) Bouche de la tégenaire vue en dessous, — chélicères, — pattes- mächoires, — lèvre ou pièce antérieure du sternum.
» 10 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES,
les assimiler aux antennes des insectes ; ils paraissent même offrir plus de ressemblance avec les mandibules de ces animaux. Aussi Savigny, qui avait su distinguer la différence qui les éloigne des mandibules, n'avait pas reconnu non plus, dans les chélicères, des pièces ana- tomiquement comparables aux antennes, et avait été conduit à les considérer comme des organes exclusive- ment propres aux aranéides ; 1l les désignait sous le nom de forcipules. |
Mais la question a été tout à fait résolue par M. Émile Blanchard, qui a démontré que les nerfs qui se rendent à ces organes, sont exactement les mêmes que ceux des antennes des insectes, et qu'ils partent comme eux du ganglion supérieur ou cérébroïde, tandis que ceux qui se rendent aux mandibules proviennent du ganglion infé- rieur ou thoracique.
3° Pièce buccale ou languette. — La languette, qui est la seule pièce buccale proprement dite, est placée sur la ligne médiane, au-dessus de la lèvre et au-dessous des chélicères.
Cette pièce, que Latreille a distinguée sous le nom de camérostôme, est en continuité de tissu avec les tégu- ments membraneux de la région antérieure du céphalo- thorax. Elle peut être considérée comme représentant à la fois les deux mandibules et les deux mâchoires des insectes, qui, devenant inutiles chez les araignées, se- raient réduites à l’état de vestige et soudées ensemble. En effet, chez quelques jeunes aranéides, la languette porte à sa surface des sillons qui sont comme les traces de la soudure qui unit les mâchoires et les mandibules : de plus, ellereçoit comme celles-ci, ses nerfs du ganglion inférieur thoracique ou sous-æsophagien.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 11
Appendices thoraciques. — Le thorax porte cinq paires d’appendices, dont les uns servent à la mandu- cation, les autres à la locomotion; les premiers sont désignés sous le nom de pattes-mâchoires, et les seconds sous celui de paltes-ambulatoires ou locomotrices : ils offrent néanmoins la même conformation.
1° Paltes-mâchoires. — La proie étant saisie et tuée par les chélicères, l’araignée, pour en pomper les liquides intérieurs, a besoin de déchirer préala- blement l'enveloppe solide qui la recou- vre. Les organes af- fectés à cet usage sont , comme chez Patte-mächoire. Patte-ambulatoire. les crabes, les écrevisses, etc., empruntés au système appendiculaire thoracique. En effet, si l’on examine une araignée, on voit en avant de la tête deux petits appendices mobiles, s'appuyant chacun sur une pièce élargie, très-avancée sous la bouche et articulée sur les côtés de la petite pièce sternale antérieure que l'on appelle communément la lèvre. Si l’on étudie ces or- ganes, on reconnait bientôt qu'ils sont formés, comme les pattes locomotrices, de plusieurs articles dont une pièce basilaire ou hanche, un trochanter, une cuisse, une jambe et un tarse, avec cette différence cependant que leur développement est moindre, que la pièce ba- silaire s'étale en forme de mâchoire et est garnie de poils raides au côté interne, et que le tarse nest formé que de deux articles, à peu près d'égale longueur.
. 12 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
Les anciens anatomistes considér aient cette pièce basilaire comme l’analogue des mâchoires des insectes, et la portion libre comme l’analogue des palpes ; mais, comme je viens de le démontrer, ces appendices sont de véritables pattes modifiées et aflectées à un usage spécial.
Une particularité remarquable, que je ne ferai qu'in- diquer ici, c’est que, tandis que chez la femelle le tarse porte seulement deux petits crochets simples et rétrac- tiles, celui du mâle est renflé, renferme un crochet qui offre un développement fort considérable, et se trouve converti en un organe qui joue un rôle important dans l'acte de la reproduction.
2° Paltes-ambulatoires. — On en compte quatre paires, et ce nombre est caractéristique chez toutes les arachni- des. — On distingue dans ces organes une première pièce basilaire ou hanche insérée sur le thorax, à sa suite une seconde très-petite appelée trochanter, une troisième beaucoup plus longue que lon nomme cuisse, ensuite une quatrième formant un angle aigu avec la précédente, et qui a reçu le nom de jambe, enfin le Larse composé de trois articles (Fig. 4).
Quelques remarques sont nécessaires à propos de cha- cune de ces pièces. Les hanches, appelées aussi coxopo- dites, ne sont pas seulement destinées à supporter les pattes, elles servent aussi à fermer de chaque côté la cage thoracique, en comblant l'espace qui sépare le sternum des bords du bouclier : aussi sont-elles fortes, serrées les unes contre les autres et immobiles. Le trochanter est toujours très-court, soudé à sa jonction avec la hanche, très-mobile au contraire à sa jonction avec la cuisse qui a des mouvements très-étendus. La jambe est remarquable- ment courte, mais, pour suppléer à ce défaut, le premier
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 13
article du tarse est soudé et en continuité avec elle. Gette particularité avait fait penser à quelques entomologistes que le tarse n'était composé que de deux articles : c'était une erreur, le tarse a trois articles ; ‘seulement, le pre- nier est réuni avec la jambe, et les deux derniers seule- ment sont mobiles. De ces deux articles, le dernier seul s'appuie sur le sol, et se termine par deux ou trois griffes ou onglets, cachées au milieu de poils raides et épais.
Les différents articles des pattes sont réunis par une portion membraneuse et élastique des téguments, qui permet des mouvements, dont l'étendue et la direction dépendent des échancrures ou des éminences placées à chaque extrémité des articles.
Pendant le repos, le corps appuie sur le sol, les deux paires de pattes antérieures sont dirigées en avant, la troisième est transversale, et la dernière est rejetée en arrière.
Dans la marche, le corps est soulevé et progresse sans oscillations, les trois premières paires de pattes prennent la même direction en avant; la quatrième, au contraire, reste toujours en arrière. Les mouvements de ces appen- dices locomoteurs s'exécutent avec une rapidité et une précision surprenantes.
ABDOMEN. — Il est attaché au corselet par un pédicule cylindrique, court et cartilagineux, dont l'insertion varie selon les genres et les familles. La peau qui l’enveloppe est molle, sans annulations et homogène, quoique plus dure sur le dos, où elle est recouverte dans quelques genres exotiques d’une sorte de bouclier dur et corné.
Il est généralement ovale, plus ou moins allongé, plus ou moins arrondi, plus gros à sa partie antérieure qu'à
14 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
sa partie postérieure. Dans quelques genres cependant, il est tout à fait globuleux ; dans d’autres, il est triangu- laire ; dans d’autres enfin, c’est la partie postérieure qui est la plus large et la plus grosse.
Le dos des aranéides est orné le plus souvent de cou- leurs variées, formées soit par un dépôt de pigment dans l'épaisseur de la peau, soit par les poils et le duvet di- versement colorés qui recouvrent leur épiderme. Ges couleurs paraissent être en rapport avec les lieux qu'elles habitent : ainsi, les espèces qui établissent leur toile dans les endroits obscurs, les grottes, les caves, etc. ({égénaires, ségestries, drasses), ont des teintes foncées et uniformes ; celles qui se cachent sous l'écorce des arbres (mygales, clubiones) sont brunes, plus ou moins rougeâtres ou ver- dâtres ; celles qui courent à terre (lycoses, philodrômes, dolomèdes) ont la couleur du sable, des feuilles sèches ou du terrain sur lequel elles vivent; celles qui chassent au printemps sur les gazons (sparasses) sont vert émeraude ; celles qui vivent dans le calice des fleurs ({homises) sont ornées de couleurs rouges, jaunes ou violettes ; celles qui recherchent les vergers et les jardins (épéires, théridions, attes) se parent de teintes semblables à celles des végé- taux qui les entourent, etc., etc. On comprend quel était le but de la nature en établissant ces rapports, quand on sait que toutes les araignées sont chasseuses, et qu’elles ont besoin de se dérober à la vue pour surprendre les insectes dont elles font leur nourriture.
On distingue encore sur cet abdomen huit petits points enfoncés, disposés par paires et sur deux lignes, mais qui ne sont pas toujours visibles. Ces trous, suivant la remar- que de Dugès, correspondent à de petits tubercules qui, à l’intérieur du corps, donnent attache à des muscles,
CC
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 1
La face ventrale (Fig. 1) est le plus souvent plane : sa partie antérieure, qu'on appelle épigastre, et qui est sé- parée de la postérieure par un sillon, porte une ou deux paires de plaques larges et dépourvues de poils, qui re- couvrent les ouvertures des organes respiratoires situés dans cette portion de l'abdomen: ces plaques ont été
«appelées opercules branchiaux ; entre elles et au milieu de l’espace qui les sépare, se voit une ouverture arrondie, qui est l’orifice des organes de la génération.
Sa partie postérieure présente l'ouverture anale placée au milieu d'un petit chaperon, et entourée d'appendices destinés à donner passage à la soie, et que pour cette raison on a appelés filières.
Ces filières sont de petits mamelons articulés, au nombre de quatre ou de six, et disposés par paires ou en couronne autour du chaperon anal. Ils paraissent tronqués à leur extrémité, et, si l’on soumet leur portion terminale à un grossissement, on reconnait que C'est une membrane molle et percée, comme un crible, d'une infinité de pe- tits trous. Ainsi le fil de l’araignée, dont nous admirons souvent la finesse, est formé par la réunion de centaines de ces filaments invisibles, simples d'abord, et accolés ensemble après leur sortie de l'organe.
Avant de terminer ce qui a rapport aux téguments, je dois faire remarquer, que si les araignées ne subissent pas de métamorphoses comme les insectes, de même que ces derniers le font à l’état de larve, elles renouvellent plusieurs fois l’année et à des époques fixes l'enveloppe épidermique qui les recouvre. C'est cette opération que l'on appelle la mue.
16 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
Il. DES ORGANES INTÉRIEURS ET DE LEURS FONCTIONS.
SYSTÈME MUSCULAIRE. — Les muscles des aranéides ont une couleur blanche un peu jaunâtre, ils sont formés d'une multitude de fibres parallèles, ayant des stries transversales très-prononcées, comme chez tous les ani- maux articulés en général. .
Ces muscles prennent attache sur les pièces du système tégumentaire, et font mouvoir les diverses parties du corps par la contraction de leurs fibres. |
Ceux qui mettent en mouvement les hanches, les an- tennes-pinces, etc., sont attachés au corselet, et partent tous en rayonnant d’un centre marqué par une fossule ou creux, qui se trouve au milieu.
Les articles des pattes se meuvent les uns sur les au- tres à l’aide de petits muscles d’une ténuité extrême, logés dans chaque article, où ils sont généralement au nombre de deux, dont l’un, appelé extenseur, sert à élever l'article, l’autre, appelé fléchisseur, sert à l’abaisser. Tous ces muscles agissent avec une rapidité excessive, et font exécuter aux pattes les mouvements les plus variés et les plus étendus. Ceux qui font mouvoir le crochet des antennes-pinces, sont très-puissants: ils remplissent la tige qui est assez large, et s'insèrent sur ses parois et sur l'apodème du crochet, c’est-à-dire sur le prolongement cartilagineux, que celui-ci envoie dans le corps de la tige. L'’abdomen étant presque mou, les muscles ne peu-
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 17
vent trouver sur ses téguments, des points d'attache aussi solides que sur les parois de la cage thoracique; et cependant l’aranéide fait mouvoir son abdomen avec une extrême facilité en haut, en bas, et dans le sens latéral: on remarque sous la peau du ventre deux ligaments qui prennent attache antérieurement sur une lame membra- neuse, située au-dessous des opercules branchiaux, et postérieurement autour du cercle qui entoure l'anus et les filières ; la moitié supérieure de ces ligaments est carti- lagineuse, la moitié postérieure, au contraire, est com- posée de fibres musculaires contractiles. g
Du même point partent deux paires de muscles : l’une va s'insérer sur la membrane située dans le pédicule de l'abdomen, l’autre paire aboutit autour des organes res- piratoires.
C'est à l’aide de ce simple mécanisme que l’araignée fait mouvoir son abdomen : les derniers muscles dont nous avons parlé, ont pour usage d'ouvrir ou de fermer les opercules branchiaux, de tirer en avant ou en arrière les organes sexuels.
Les filières sont mues par des muscles particuliers assez sem- blables à ceux des pattes.
APPAREIL ALIMENTAIRE ET SES ANNEXES. — Si l’on ouvre le corps de l’aranéide en dessus, et qu’on écarte avec soin les nombreux muscles qui remplissent le cé- phalothorax, on aperçoit la poche stomacale, et on est frappé du vo- lume énorme et de la complica-
Fig. 5.
Appareil digestif et ses annexes.
2
18 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉÉS.
tion de l'appareil alimentaire, surtout dans sa portion antérieure ou thoracique.
La bouche, que Tréviranus croyait être une fente trans- versale de la languette, est, suivant Dugès, une petite ou- verture très-difficile à voir, placée au milieu de tégu- ments mous et membraneux. Gette bouche est lorifice d’un entonnoir ou pharynx, dont les parois sont solides et se renouvellent à chaque mue; vient ensuite un æso- phage très-court et cylindrique, qui débouche dans une vaste cavité dont la forme et l'aspect sont des plus sin- guliers, et nullement comparables à ce qui se voit chez le plus grand nombre des animaux. Cet estomac est divisé dans son milieu, de sorte qu'il a la forme d’un anneau maintenu ouvert par un gros muscle qui passe dans son milieu; de chaque côté de cet organe rayonnent autant de tubes cylindriques qu'il y a d’appendices ; ce sont des diverticulum ou des cœcum stomacaux, tubulaires, au nombre de dix, qui, arrivés à la hanche de chaque patte, se retournent en dessous, et aboutissent tous dans un ré- servoir ou poche placée sous l'estomac annulaire: c’est un second estomac, séparé du supérieur par une lame chitineuse et solide, sur laquelle vient s'insérer le muscle dont nous avons parlé plus haut, et qui, après avoir tra- versé l’anneau, prend attache sur le bouclier; en se con- tractant, ce muscle élève la lame cornée, comprime l’es- tomac annulaire, et force les aliments à passer dans l'estomac inférieur. De cette poche, le liquide alimentaire chemine dans un tube ou intestin, qui se rétrécit singu- lièrement au niveau du pédicule, pour s’élargir un peu, mais faiblement, à l’intérieur de l'abdomen. Considéré en dessus, cet intestin paraît droit, et semble avoir la longueur de l'abdomen; mais si on l’examine de profil,
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 19
on reconnait qu'il est replié sur lui-même, de haut en bas : près de son extrémité postérieure se voit une vaste poche arrondie, placée dessous : c'est le rectum, dans lequel s’amassent les aliments digérés. Le tissu de l’es- tomac est d’une délicatesse extrême, examiné sous le plus fort grossissement, il ne présente aucun vestige de glandes, ni d'organes sécréteurs d'un liquide digestif; mais on remarque que l’espace compris entre chaque cæcum est rempli par une masse blanchâtre, soutenue et enveloppée dans une membrane très-délicate; si on isole ces corps avec soin, on reconnaît qu'ils sont formés de tubes d'une longueur considérable, et d’une finesse capillaire, qui après s'être repliés sur eux-mêmes, vont s'ouvrir dans l'estomac; ils forment des paquets glandu- laires, remplis d'un liquide qui est acide, car il rougit le papier tournesol, et qui paraît avoir toutes les propriétés au suc gastrique.
Quant à l'intestin, il est entièrement entouré par le foie composé d’une masse considérable d’utricules qui remplissent l'abdomen. Ces utricules, destinées à sécréter la bile, communiquent avec des tubes qui, après s’être anastomosés pour former quatre troncs principaux, vont s'ouvrir dans l'intestin. Si on écarte ces utricules, on dis- tingue au milieu d'eux des canaux plus ou moins nom- breux, allant s'ouvrir dans le rectum : il ne parait pas douteux que ce ne soit un appareil urinaire, distinct de l'appareil hépatique.
Tout le monde sait que les spaces sont carnassières, et ne se nourrissent que d'insectes vivants ; mais elles ne mangent pas leur proie complétement, comme les insectes carnassiers et les vertébrés insectivores : elles se con- tentent de déchirer l'enveloppe de leur victime et d’en
20 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÈES.
humer les liquides intérieurs à l’aide de leur bouche membraneuse. Ces aliments, quoique liquides, ont besoin pour être absorbés d'être soumis à l’acte de la digestion, et de subir dans l'estomac une élaboration, une désa- grégation, ce travail est opéré par un liquide acide ap- pelé suc gastrique, qui chez les araignées est sécrété, comme nous l'avons dit, en dehors du tube alimentaire par des glandes particulières.
La complication que nous avons observée dans la struc- ture de l'estomac, paraît destinée à ralentir la marche du liquide nourricier, et en même temps à augmenter l'étendue des surfaces absorbantes.
Les matières cheminent avec une grande rapidité dans l'intestin, où elles se mêlent avec la bile, dont l’action complète la digestion. Arrivées dans la poche rectale, les fécès s’y amassent et se mélangent à un liquide blanc de lait assez épais, chargé d'acide urique, et qui est l’u- rine; cette matière est, comme chez les oiseaux et les reptiles, rejetée avec les excréments.
APPAREIL RESPIRATOIRE, — Tandis que chez les insectes, la respiration s'effectue au moyen de trachées qui se ré- pandent par tout le corps, et que les organes respira- toires se trouvent ainsi divisés et dispersés; chez les aranéides, cette fonction est remplie par des organes groupés et localisés dans des poches toutes spéciales pla- cées sous l'abdomen, et: communiquant avec l'extérieur au moven d'ouvertures ou stigmates.
Ces stigmates sont, comme nous l'avons déjà dit, pla- cés en dessous et à la partie antérieure de l'abdomen, généralement au nombre de deux, dans quelques genres de quatre; ce sont de petites fentes bordées, comme chez les insectes, d’un rebord membraneux ou péri-
LS
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 21 thrème, et, de plus, garnies de cils rangés régulièrement sur leur pourtour. Leur bord interne donne attache à des muscles très-multipliés, qui ouvrent ou ferment leur ou- verture à des degrés différents, selon les besoins de la respiration. Les sacs contenant l'appareil respiratoire sont placés en dessous : ils sont globuleux, aplatis, for - més d’une membrane d'un blanc argenté.
En ouvrant un de ces sacs, on voit que la tunique n’est pas appliquée sur l'organe même, qui se trouve ainsi logé dans une chambre relativement spacieuse; celui-ci ne forme pas une masse simple, il est composé de la- melles, généralement au nombre de cinquante à soixante, couchées les unes sur les autres, comme les feuillets d’un livre.
Les anciens naturalistes, ne tenant compte que de la forme de ces organes, les avaient d'abord considérés comme analogues aux poumons, et leur en avaient donné le nom; d’autres les avaient comparés aux branchies des poissons et des crustacés : cependant des recherches nouvelles firent voir que ces organes n'ont aucun rap- port de structure avec les poumons, et qu’ils ne ressem- blent aux branchies que par leur forme.
En effet, si on examine avec attention un de ces feuillets, qui se détachent facilement, on voit qu'il ne forme pas une lame simple, mais que c'est un sac aplati, renfer- mant une cavité ouverte à sa partie inférieure et commu- niquant avec l'air extérieur; que les parois de ce sac sont composées de deux mémbranes dont l'interne est solide, encroûtée de chitine et tombe à chaque mue, tandis que l’autre est molle et perméable, et enfin qu'entre les deux membranes est un réseau très-fin et solide, analogue au fil spiral des traehées des insectes.
T . . HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
19 LES
Ces organes, au lieu d'être comparés aux poumons et aux branchies, doivent donc être considérés comme de véritables trachées; seulement, comme nous l'avons déjà fait remarquer, tandis que chez les insectes, les trachées sont répandues dans tout le corps, qu'il y a diffusion de la fonction; chez les aranéides, au contraire, elles sont groupées et ramassées ; il y a localisation de l'appareil, ce qui, comme on le sait, est une marque de supériorité.
C’est à l’aide d’un moyen bien simple et vraiment ad- mirable que l'inspiration, ainsi que l'expiration, s'opère dans ces sacs pulmonaires : sur la tunique qui leur sert d'enveloppe, s’insère un ligament dur et résistant, qui monte verticalement à travers l’abdomen, pour aller s’at- tacher sur le péricarde du cœur, qui, comme nous le verrons plus loin, s'étend le long du dos de l’'araignée. Chaque mouvement de diastole ou de systole de celui-ci attire ou repousse ce ligament, qui à son tour soulève ou aplatit le sac pulmonaire : on comprend que de cette ma- nière, l'air est aspiré ou refoulé au dehors. |
C’est à M. Blanchard que nous devens la connaissance de cette disposition anatomique.
APPAREIL, CIRCULATOIRE. — L'appareil circulatoire chez
Svstème arbriel.
les aranéides atteint un remarquable degré de perfec-
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 23
tion, et si on le compare à celui des insectes, on trouve une différence notable, qui est du reste en rapport avec l'état déjà plus perfectionné de l'appareil respiratoire. Gomme chez tous les invertébrés, le sang est un liquide incolore, légèrement blanchâtre, coagulable, et qui tient en suspension des corpuscules de forme ovalaire, appelés globules.
Le cœur est placé à la partie dorsale de l'abdomen ; c'est un tube musculeux, plus épais en avant qu'en ar- rière, et enveloppé dans une tunique mince, fibreuse, relativement plus large, que l’on appelle péricarde, et qui joue le rôle d’oreillette, comme nous le verrons bientôt. Ce cœur tubulaire est partagé à l’intérieur en quatre loges ou chambres, qui sont indiquées à l'extérieur par quatre étranglements, et qui communiquent avec l'inté- rieur du péricarde au moyen de petits orifices appelés auriculo-ventriculaires. Ces ouvertures sont garnies à l’intérieur de replis membraneux, disposés en manière de valvules, qui permettent l'entrée du sang, mais l’'empè- chent de sortir pendant la contraction. Quand le cäur se contracte, en effet, il chasse le sang dans une artère qui paît de l’extrémité de sa chambre antérieure; ce vaisseau, que l’on appelle aorte, traverse le pédicule, et, après son entrée dans le céphalothorax, se divise en trois paires d’ar- tères : la supérieure suit la ligne dorsale, et fournit des artérioles aux yeux, aux chelicères et à la bouche: la seconde destinée à nourrir les organes, rampe sur l’es- tomac; la troisième s'enfonce sous l'estomac et envoie dans chaque patte des artères qui se prolongent jus- qu'à l'extrémité. Ges trois paires d’artères viennent se réunir en avant pour entourer le cerveau. De ce point, part un canal important qui se dirige en arrière, passe
| 24 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
sous les ganglions nerveux, pénètre dans l'abdomen, où il se continue jusqu'aux filières, en longeant la chaîne nerveuse. Cette artère recurrente, que l’on appelle aorte abdominale, fournit des branches nombreuses aux organes qui l'entourent. Le foie et l'appareil digestif sont de plus nourris par des vaisseaux particuliers qui émanent du cœur. Toutes ces artères sont des tubes membraneux, a parois assez résistantes, qu'il est possible de suivre, par des injections et des dissections, jusque dans la pro- fondeur des organes, dans lesquels se perdent leurs ra- mifications les plus déliées ; mais si on veut les chercher plus loin, on s'aperçoit que le sang poursuit son cours à travers des canaux d’un autre ordre : ces canaux, en effet, destinés à ramener le sang vers le cœur, et qui consti- tuent le système veineux, au lieu d'être limités par des membranes comme les artères, sont creusés entre les or- ganes, les muscles principalement, dont les interstices leur servent de rigoles ou de gouttières. Un tissu ana- logue au tissu connectif, circonscrit exactement ces con- duits que suit le fluide nourricier; et si ce ne sont pas des vaisseaux, ce sont au moins des canaux très-parfaits. Le sang qui y circule ne franchit jamais les espaces tra- cés; ces canaux s’anastomosent, se réunissent, et vont verser leur contenu dans deux grands réservoirs longitu - dinaux, situés à la face ventrale de l'abdomen.
Sur le passage de ces réservoirs, se trouvent les organes respiratoires ; le sang veineux y pénètre, s’hématose au contact de l'air, puis en ressort par quatre vaisseaux appelés pneumo-cardiaques, qui vont en remontant s'a- boucher avec la tunique du péricarde et ramènent le sang dans son intérieur. De là, il n’a plus qu'à passer dans le cœur par les trous auriculo-ventriculaires, dont nous
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 25
avons parlé. S'il est facile de s'expliquer comment les violentes contractions du cœur chassent le sang et le font circuler dans tous les artères, il est plus difficile de com- prendre comment ce liquide suit un cours régulier dans les canaux veineux dépourvus de valvules, et remonte dans leur intérieur de la face ventrale à la face dorsale. Ce sont les muscles, qui, par leurs contractions, dilatent ou resserrent ces espaces ménagés pour la circulation, et font cheminer le sang dans leur intérieur ; quand celui- ci est arrivé aux poumons et les remplit, le ligament qui relie le péricarde aux sacs pulmonaires, repoussé par le cœur, comprime ces petites poches, et force le sang qu'elles contiennent à refluer dans les canaux pneumo- cardiaques. Le cœur joue aussi le rôle de pompe aspi- rante, et. en faisant le vide dans son intérieur pendant sa contraction, aspire pendant sa dilatation le sang contenu dans le péricarde (1).
SÉCRÉTIONS SPÉCIALES. — Outre les glandes qui ac- compagnent l'appareil alimentaire, et dont les liquides sont indispensables à la digestion, on trouve chez les araignées deux organes sécréteurs , qui leur sont exclu- sifs, et dont les produits bien différents servent à l’en- tretien de leur existence et à la protection de leur pro- géniture. Le premier est un venin avec lequel elles tuent les insectes dont elles se nourrissent; le second est un liquide visqueux qui, en se desséchant à l’air, forme
(1) Pour plus de détails, voir le beau travail de M. Émile BLancarp, Organisation du règne animal (Arachnides).
| 26 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
ces fils si déliés, avec lesquels elles construisent leurs : ilets, leur demeure, et le cocon protecteur de leurs œufs.
(landes vénénipares. — Chez les aranéides, il existe dé chaque côté de l'extrémité anté- rieure du tube digestif un organe sécréteur qui paraît être l’analogue d'une glande salivaire, et qui est destinée à produire non un liquide digestif, mais cette humeur veni- meuse, dont nous avons parlé: ce sont deux petits sacs allongés, pla- cés sous la région frontale du bou- clier céphalothoracique, et se prolongeant quelquefois jusqu'à sa partie postérieure. Leur paroi se compose d’une tunique externe fibreuse, résistante, et d’une membrane interne molle, muqueuse et recouverte de petites cellules ou glandules : en avant, ils se termi- nent par un canal excréteur membraneux, qui est logé dans les chélicères, et s'ouvre au dehors par une ouver- ture extrêmement étroite, placée près de la pointe du crochet.
Ce liquide, si redoutable pour les insectes, qu'il tue instantanément, ne produit aucun accident nuisible, lorsqu'il est inoculé sous la peau de l’homme ou des grands animaux. On raconte, il est vrai, comme nous le verrons en parlant des espèces, bien des histoires sur les effets terribles ou extraordinaires que détermine la morsure de certaines araignées du midi de l'Europe (1).
Glande vénénipare.
(1) Voyez Lycose tarentule, Latrodecte malmignatte,
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 27
Mais lorsqu'on vient à examiner l'authenticité de ces faits, à prendre des informations sur les lieux, où mème à faire des expériences directes, on reconnait bien vite que ces narrations ne reposent sur aucune observation bien constatée , et ne sont le plus souvent que le produit de l'imagination (1).
Glandes séricipares. — Si quelques insectes, comme les nes , les puces, etc.. ont AT AET une salive âcre, acide, et assez Fe analogue au venin dont nous ve- PAR
nons de parler ; il n’en est pas un qui possède, comme l’araignée, des. organes spéciaux destinés à produire un liquide soyeux. Les chenilles des bombyx, parmi les- quelles se rangent les vers à soie, fabriquent, il est vrai, une hu- meur qui, en se solidifiant à l'air, forme la soie employée dans l’in- dustrie; mais, chez ces larves, ce . liquide est simplement le produit Mn rs des glandes salivaires modifiées pour cet usage.
Ges glandes séricipares, chez les aranéides, sont pla-
(1) A. Ducës a eu le courage de faire des expériences sur lui-même : les plus grosses araignées, les ségestries, les tégénaires, etc., ne produi- sirent qu’une légère rougeur qui se dissipa promptement. IL m'est arrivé souvent, en cherchant des araignées, de renouveler involontairement l'expérience, sans avoir jamais éprouvé le moindre accident. L'année der- nière, une lycose tarentuline n’enfonça ses crochets dans le doigt, de ma- nière à laisser une empreinte semblable à celle de deux petites piqûres d’aiguille ; la douleur fut vive, le sang jaillit, mais la petite plaie se cica- trisa Sans même amener de rougeur.
M. Desmartis cite cependant deux cas d’analgésie locale qui aurait été produite par la piqûre d’une araignée,
28 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES,.
cées dans l'abdomen et à la face ventrale : ce sont quatre faisceaux d’utricules disposées en grappes allongées, et versant leurs produits dans des canaux excréteurs ; ces derniers, après s'être anastomosés, fournissent quatre canaux principaux qui se rendent aux filières et à ces cribles si délicats dont nous avons parlé en décrivant ces organes. Entre ces faisceaux d’utricules , on trouve encore quelques autres glandules d’une structure plus simple, qui se présentent sous la forme de vaisseaux ramifiés, et dont le canal excréteur se rend aussi aux filières. Il ne paraît pas douteux que ces glandes d'une nature diffé- rente , ne produisent aussi de la soie, mais une soie ayant des qualités distinctes. En eflet, il est facile de recon- naître que le liquide excrété par les filières n’est pas toujours de la même nature; tantôt il est sec et peu adhérent, d’autres fois il est agglutinant et s'attache facilement aux objets qu'il touche. Ces deux liquides, qui sont excrétés séparément selon les besoins de l'ani- mal, doivent certainement provenir d'organes un peu différents dans leur structure.
Cette sécrétion de la soie joue un très-grand rôle dans la vie de l’araignée, et son usage intervient à tous les instants de son existence : c’est elle qui lui sert à marcher sans se heurter sur les corps les plus âpres, à se main- tenir sur les plus polis, à se précipiter à terre pour échapper à ses ennemis, à tendre de longs fils qui Jui permettent de traverser les airs, à bâtir ces coques où
elle se met à l'abri, à construire ces toiles et ces piéges.
souvent si compliqués et sans lesquels elle ne pourrait surprendre sa proie ailée : dans le combat, c’est encore avec ces fils qu’elle enlace et garrotte son adversaire ; au moment de la ponte, c’est avec eux qu'elle fabrique, soit
Ne ARONTRUF, L.
ANATOMIE ET PHYSIOLUGIE. 29
ces sacs d’un tissu solide et imperméable, soit ces moel- leux édredons qui envelopperont la progéniture.
Le développement de ces glandes n'est pas le même dans toutes les espèces, et est toujours en rapport avec l'importance et la perfection des travaux que les araignées doivent exécuter.
En eflet, il en est qui mènent une vie errante, saisissent leur proie à la course, et ne se servent de leurs fils que pour envelopper leurs œufs ; d'autres qui, encore vaga- bondes, tendent seulement quelques fils isolés, et se reti- rent dans des cellules soyeuses ; d’autres enfin, et c’est le plus grand nombre, qui construisent autour de leur demeure de grandes toiles destinées à retenir les insectes au passage : et, dans la construction de ces toiles, quelle variété !
Les unes sont irrégulières, à mailles lâches et en- trecroisées ; les autres se présentent sous la forme de larges nappes horizontales, ressemblant à des hamacs et artistement travaillées; les autres enfin, suspendues verticalement à travers les allées de nos jardins, sont formées de rayons et de cercles concen- triques, dont la régularité et la précision du travail sont toujours un sujet d’étonnement.
La matière soyeuse, amenée au dehors à travers les cribles des filières, apparaît sous la forme d’une petite gouttelette, quine peut toucher un objet sans s’y fixer et y produire un fil que l’araignée tend en s’éloignant de ce point.
Ces filières se présentent sous trois for- mes : les premières, au nombre de six, sont arr toutes égales, longues, tronquées, placées °# fiscean. à l'extrémité de l'abdomen où elles ressemblent à un
30 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIONÉES.
petit faisceau: les secondes ne sont le 2 plus souvent qu'au nombre de quatre, dont les inférieures très-courtes sont larges, et dont les supérieures beaucoup plus longues ont la forme de petites pat- tes eflilées; les dernières enfin sont si- tuées tout à fait sous le ventre, au nom- Fères papiers. re de quatre ou de six, égales, courtes et inclinées les unes sur les autres, de manière à former
Fig. 11. une petite rosace autour de l'anus (1).
En automne, au moment de l’éclosion des œufs, et lors de la dispersion des jeu- nes, toutes ces petites araignées, laissant des fils sur leur passage, couvrent le terrain et le tronc des arbres de leurs filaments in-
Fig. 10,
Filières en rie. nombrables et tellement fins qu'ils ne sont visibles que lorsque le soleil les fait briller; c'est à cette
(1) La quantité plus ou moins grande de soie que produit chaque es- pèce, la manière différente dont chacune emploie cette matière, amènent, comme nous l'avons dit, des variations dans le volume et la forme des glandes séricipares. On pourrait croire que ces mêmes différences doivent exister dans les filières, et que ces organes étant à l’extérieur peuvent don- ner des caractères différentiels pour la classification des aranéides; il n’en est rien cependant , des araignées très-éloignées pour la conforma- tion et les mœurs, comme les tégénaires et les mygales, les lycoses et les drasses, ont des filières semblables, tandis que d’autres voisines, telles que les linyphies et les agélènes par exemple, les ont conformées difié- remment. Cependant dans certains cas leur examen est indispensable, et leur configuration sert utilement à distinguer les tribus de quelques fa- milles. Voici les noms des principaux types classés d’après la disposition de ces organes :
FILIÈRES PALPIFORMES. FILIÈRES EN FAÏSCEAU. FILIÈRES EN ROSACE. Mygale. « Ségestrie Clubione. Scytode. Pholque. Agélène, Dysdère. Lycose, Linyphie. Latrodecte, Tégénaire. Drasse. Atte, Micriphante. Théridion. Hersélie. Argyronèle. Erèse. Epéire. Tétragnathe.
Dolomède. Thomise. Philodrome.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 31
époque aussi que lon voit des flocons de ces fils détachés par le vent, s'élever dans les airs et retomber en longs lilaments blancs, que l’on désigne communément sous le uom de fils de la Vierge.
L'industrie humaine n a pu jusqu'à présent tirer aucun avantage de cette merveilleuse propriété que les arai- gnées possèdent à un plus haut degré que les bombyx, d'émettre en abondance des fils fins, déliés et brillants : des expériences faites à diverses époques (1) ont amené,
(1) En 1710, le président Bon (Dissertation sur l'araignée. — Histoire de l'académie de Montpellier), qui publia une dissertation sur ce sujet, parvint à carder de la soie d’araignée en plongeant des. cocons dans l’eau bouillante saturée de savon. Il obtint de cette manière une soie qu’on put filer facilement, et avec laquelle on fabriqua des bas, des gants et d’autres objets. Mais Réaumur (Recueil de l'Académie des sciences, 1710) chargé par l'Académie d'examiner la question, fit un rapport défavorable, et ces expériences n’eurent pas de suite. Ù
En 1778, un Espagnol, pe TREMEYER (Raymondo Maria de TREMEYER, Scelte d'opusculi interessante. — Richerche e sperimenti sulla seta dei Regni et sulla loro generazione), réussit à tirer directement la soie de l’a- raignée et à l’enrouler sur un dévidoir à mesure qu’elle sortait de ses fi- lières : il ne paraït pas cependant en avoir obtenu de cette façon une assez grande quantité pour l’appliquer à aucun usage; mais en cardant, comme Box l'avait déjà fait, la soie du cocon de l’épeire diadème, il put en faire filer assez pour fabriquer une paire de bas, qu’il envoya au roi Charles HI.
W alckenaer rapporte encore (Ze Temps, journal) que Rozt, négociant anglais, réussit aussi à dévider la soie de laraignée et à l’enrouler à me- sure qu’elle l’abandonnait. Il obtint ainsi un fil d'environ 18,000 pieds qui avait été filé en moins de deux heures par vingt-deux araignées.
M. Henry Berthoud, dans une de ses chroniques scientifiques, raconte que sous l’Empire, un Français nommé Dusois renouvela ces tentatives.
Il élevait des araignées dans des cages de bois ou de verre, où il les faisait filer. 11 avait pu, dit-il, porter le nombre de ses ouvrières à quatre cent mille, elles travaillaient chacune dans une caisse séparée ; mais cet expérimentateur ne parvint jamais à fabriquer un morceau d’e- toffe de plus de 7 à 8 centimètres, et il se bornait à tisser de petits carrés hémostatiques contre les coupures.
Malgré tous ces essais infructueux, ainsi que le fait remarquer M. Ber THOUD, la question n’est pas encore résolue : des procédés nouveaux avec lesquels on peut dissoudre la soie avant de la filer, permettront peut-être d'obtenir des fils meilleurs et avec plus de facilité.
Il'est encore possible que, dans la suite, on acelimate dans notre pays
32 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGŸÉES.
il est vrai, des résultats assez satisfaisants: mais la difi- culté d'élever un grand nombre d'araignées, animaux qui cohabitent diflicilement ensemble et qui se nourris- sent de proies vivantes, et aussi la ténuité de ces fils et la facilité avec laquelle ils se brisent, seront probable- ment toujours autant d'obstacles à ce que leur emploi prenne une grande extension. Comparée à celle du bom- byx, la soie de l’araignée est plus fine, moins lisse et plus cassante; elle n’a aucune saveur, tandis que le cocon du ver à soie renferme un principe âcre et détes- table.
SYSTÈME NERVEUX. — Le système nerveux des ara-
Fig. 12. néides, quoique construit sur le même | plan fondamental que celui des arti- culés, se présente cependant sous une forme toute différente en apparence, mais qui est due seulement à la cen- tralisation plus grande des parties qui composent ce système. En effet, à la place de cette série de ganglions tho- raciques et abdominaux qui existent chez les insectes et le scorpion même, on ne trouve chez les aranéides que deux masses nerveuses occupant une
PR Rens grande partie de la cavité céphalo-
en dessus, thoracique, et résultant de la fusion de ces mêmes ganglions, comme il est-facile de le voir, chez les embryons de quelques aranéides, où la
L {comme on l’a fait pour le ver à soie) une de ces espèces étrangères qui, en raison de sa grande taille, produirait une soie plus forte et plus belle que tout ce que l’on connait jusqu’à ce jour.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. CE
trace des soudures subsiste encore et est indiquée par des sillons plus ou moins pro- Fig. 13. fonds.
La première masse nerveuse , appelée ganglion cérébroïde ou cerveau, est placée au-dessus de l'œsophage et dans la portion Système nerveux de profil. antéro-supérieure du céphalo-thorax ; elle a une forme renflée, presque arrondie : elle envoie des nerfs relative- ment grêles aux yeux, aux chélicères et à la pièce buccale. La seconde masse, que l’on appelle ganglion thoracique, est placée plus en arrière : <’est un disque plat, prenant la forme du plastron, uni en avant par des connectifs courts et larges au ganglion cérébroïde, de manière à former autour de l’œsophage un collier très-étroit. Il est formé par la soudure du ganglion sous-æsophagien, des trois ganglions thoraciques, et en arrière de tous les ganglions abdominaux, qui, par exception dans la mygale, forment une masse distincte. De cette plaque nerveuse partent en rayonnant les nerfs des paites-mächoires et ambula- toires, qu'il est possible de suivre jusqu'à l'extrémité de ces organes, où ils se divisent à l'infini, et leur donnent une sensibilité exquise : de sa partie postérieure naît un faisceau de nerfs qui traverse le pédicule, s'engage dans l'abdomen où il se distribue, en se ramifiant, à tous les organes qu'il contient.
ORGANES DES SENS. — Sur les cinq sens, deux seule- ment chez les araignées sont bien développés et rési- dent dans des organes distincts : ce sont les sens de la vue et du toucher; quant à ceux du goût, de l'odorat et de l’ouïe, leur existence est probable, mais ne peut pas être démontrée d’une manière certaine.
. 34 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
1° Vision. — Les yeux composés ou à facettes, si ça- ractéristiques chez les insectes et les crustacés, manquent complétement chez les aranéides ; on ne trouve chez elles que des yeux simples. Ceux-ci sont au nombre de huit ou plus rarement de six, et diversement placés sur le rebord antérieur du céphalo-thorax qui forme une espèce de front. Leur disposition, qui permet à l’araignée de voir tout à l’entour d'elle, sans se déplacer, varie suivant les genres, est constante pour chaque type, et est tou- jours en rapport avec ses mœurs et son genre de vie: ainsi les araignées qui se réfugient dans des tubes ont les yeux groupés et ramassés sur le front; celles qui vivent en plein air, les ont étalés sur le devant de la tête; celles qui courent de côté, les ont rejetés sur les parties laté- rales; celles qui sautent, les ont placés sur le sommet du corselet, etc., etc. On comprend, d'après cela, que la disposition de ces organes soit choisie comme caractère important pour la distinction et la classification des espèces.
Le volume considérable de certains de ses veux sim- ples, a facilité leur étude; Müller y a distingué : une cornée lisse, bombée, vitreuse, transparente et enchâssée dans le tégument, dont elle semble n’être qu'une continuation et avec lequel elle se renouvelle à chaque mue: un cristallin presque sphérique, adhérant à la cornée, la chambre antérieure de l'œil manquant complétement ; en arrière de ce cristallin, un corps vitré, mou, blanchä- tre, transparent, presque rond et entouré d'une couche épaisse de pigment de couleur foncée, qui remonte jusque sur le bord de la cornée, où elle simule une iris; sur la face postérieure de ce corps vitré, une rétine formée par l'épanouissement du nerf optique.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIT. 30
Quant à la manière dont s'opère la vision chez les araignées, la convexité extrême de la cornée, du cristallin et du corps vitré, fait présumer que la lumière en péné- trant dans l'œil y subit une réfraction très-forte, ce qui ne leur permettrait de distinguer les objets qu’à une faible distance; cependant la structure de ces organes qui se rapproche beaucoup de celle des animaux supérieurs, la précision des mouvements et la rapidité avec laquelle l'araignée aperçoit les plus petits insectes, doivent faire penser que la vision, chez elle, s'opère avec une grande netteté.
Le volume différent et la convexité plus ou moins grande de ces yeux indiquent qu’ils sont destinés à voir les objets à des distances plus ou moins éloignées.
Suivant la remarque de M. Vinson, il y a des aranéides diurnes et des aranéides nocturnes; dans ces deux espèces, les yeux ne se présentent pas sous le même aspect : chez les diurnes ils sont brillants, transparents, et semblent avoir une pupille et un iris ; chez les nocturnes ils sont au contraire ternes et opaques.
2 Toucher. — La finesse des téguments chez les arai- gnées et la grande multiplicité des nerfs, que nous avons vus se distribuer dans tous leurs appendices, don- nent à ces insectes la faculté de sentir et d'apprécier la nature des corps qu'ils touchent, avec une précision parfaite.
L'étude des mœurs fait présumer que les pattes- mâchoires qui palpent toujours le terrain, et que l’extré- mité des deux premières pattes, qui sont sans cesse en mouvement, sont les parties du corps où la sensibilité tactile atteint son plus haut degré de perfection.
LA 36 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
5° Ouie. —Si les organes de la vision peuvent être vus par tout le monde, si la perfection du toucher a pu faci- lement être appréciée, personne, jusqu'à ce jour, ma découvert dans les aranéides les vestiges même d’un or- gane de l’ouiïe.
Les antennes des insectes, qui paraissent destinées à percevoir les sons, manquent en effet chez les araignées, ou plutôt sont remplacées chez elles par des organes pro- pres à saisir la proie.
Les expériences prouvent également que cette fonc- tion, si elle existe, est au moins fort peu développée ; d’un autre côté, ces animaux ayant une peau très-sensible, et étant presque toujours suspendus au milieu de l'air, ils doivent percevoir facilement les moindres vibrations, et se trouvent probablement avertis de cette manière des dangers qui les menacent.
Beaucoup d'histoires, racontées dans des ouvrages anciens, sembleraient prouver que les araignées ne sont pas insensibles aux charmes de la musique (1); mais ces faits sont loin d’avoir une valeur scientifique, et ce qu'il y a de plus certain, c’est que lorsqu'un de ces insectes entend le son d’un instrument, la première chose qu'il fait, c’est de se sauver dans sa retraite.
h° et 5° Odorat, goût. — Quant aux deux autres sens, ils n'exigeront pas de longs détails: celui de l’odorat, con- testé par plusieurs auteurs, est encore tout à fait pro-
CN
(1) Tout le monde connaît l'histoire de PeLrisson (»'Ouiver, Histoire de l'Académie française) qui, pendant sa captivité à la Bastille, apprivoisa une araignée aux sons de la musette, — et celle de GRÉTRY {Mémoires) qui en faisait descendre une de sa toile au moyen de son piano, etc., ete.
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 371
blématique ; — celui du goût, quoique fort imparfait , existe et a son siége sur les membranes molles et sensi- bles qui tapissent la cavité de la bouche.
ORGANES DE LA REPRODUCTION. — Les aranéides sont ovipares ; les appareils génitaux du mâle et de la fe- welle ont une plus grande simplicité que dan$ les au- tres types d’articulés, et présentent beaucoup d’analogie entre eux. : |
1° Appareil femelle. — Les organes producteurs des œufs, chez l’aranéide femelle, consis- tent en deux longs ovaires, ayant la forme de tubes cylindriques un peu élargis et arrondis à leur extrémité, où ils se terminent en cul-de-sac.
Ces organes sont placés sous la face ventrale de l'abdomen; ils se rétré- cissent en avant, et se réunissent pour former un oviducte large et très-court, qui vient déboucher à l'extérieur par une ouverture ayant la forme d'une simple fente, et placée à la partie antéro-inférieure de l'abdomen sur la ligne médiane et entre les orifices res- piratoires.
La surface externe de ces sacs.est recouverte par les œufs, qui sont maintenus chacun dans une cellule for- mée aux dépens des membranes de l'ovaire, et s'ouvrant à l'intérieur par un orifice étroit : en prenant du dévelop- pement, ces œufs écartent les parois des cellules, di- latent leur ouverture, et lorsqu'ils sont arrivés à matu- rité, tombent dans l'ovaire, où ils trouvent le liquide fécondant du mâle. D'autres fois il se joint à cet appareil
Figure 1#.
. 38 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
une petite poche qui s'ouvre dans l'oviducte et qui sert de réservoir à ce liquide,
* Appareil mâle. — Les organes du mâle ont la plus grande analogie avec ceux de la fe- melle. Ils se composent aussi de deux tubes occupant la même place, et s'ouvrant également par un orifice commun à la face inférieure de l'ab- domen, entre les ouvertures des sacs respiratoires. Seulement ces tubes sont étroits, d’une longueur considé- rable, et repliés sur eux-mêmes un grand nombre de fois. Leur mem- brane interne sécrète le liquide fécon- dant qui tient en suspension , comme celui des insectes, des spermatozoïdes ayant la forme d'un long filament terminé par une tête ronde et très-petite.
A ces organes, chez le mâle, se rattache une disposi-
Fig. 16. sition singulière du dernier article des pattes-mâchoires ou palpes. Chez lui, en effet, comme nous l'avons fait déjà remar- quer, au lieu d’être effilé et terminé par deux petites griffes comme chez la fe- melle, ce dernier article est renflé, creusé d'une petite cavité ou cupule, qui est re- ; couverte et fermée par des expansions Palpe du mile. membraneuses, diversement découpées et lobées suivant les genres. C'est dans cette petite cupule que l’araignée mâle recueille sa propre liqueur séminale, qu’il la conserve pour féconder sa femelle, en l'introdui- sant dans son oviducte.
Mais ce n’est pas seulement par la conformation sin-
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE 39
gulière de son palpe que le mâle difière de la femelle; il existe chez lui encore quelques particularités qu'il con- vient d'observer ici: il est toujours d’une taille beaucoup moindre, son corselet est plus large, son abdomen plus grêle, ses appendices, particulièrement ses chélicères et ses pattes, sont beaucoup plus allongés; enfin ses cou- eurs sont plus vives, plus tranchées, et quelquefois tout à fait différentes. Les mâles sont beaucoup moins ré- pandus que les femelles; leur rareté est souvent telle, que certaines espèces communes en France n’ont été connues, pendant longtemps, que par leur femelle. 3° OEufs, cocon. — Après la sortie des ovaires, les œufs ont la forme de petites boules très-lisses et parfai- ement rondes, dont l'enveloppe, sans être calcaire, est assez résistante. Quelquefois ces œufs sont couverts d'une matière visqueuse qui suflit pour les faire adhérer en- semble, et pour en former une masse compacte que la mère porte jusqu’à leur éclosion, soit attachée à ses fi- lières, soit suspendue à ses mandibules. Le plus souvent ces œufs sont secs et lisses; dans ce cas, quelques heures avant la ponte, l’araignée mère file, de la soie la plus douce et la plus blanche, une espèce de petit sac qu'elle suspend au milieu de l’air, ou qu'elle applique contre une surface, et elle y dépose ses œufs; tantôt le travail en reste là : l’araignée alors surveille avec vigilance ce pré- cieux cocon et ne l’abandonne jamais; d’autres fois elle enveloppe cette bourre d’une toile serrée et imperméable ; enfin, lorsqu’elle doit le quitter souvent, elle a soin d’en- tasser entre ces enveloppes une couche de terre et de corps étrangers, destinée à le protéger. Le nombre des œufs varie suivant les espèces; la moyenne est de 50 à 60; la vulgarité ou la rareté de
.
40 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
celles-ci en dépend : aussi voyons-nous les araignées les plus communes pondre un nombre considérable d'œufs.
Au bout d’un mois, ou en moins de temps, lorsqu'il fait très-chaud, les jeunes suffisamment développés bri- sent la coquille de leurs œufs : ils sont alors entièrement blancs, et ont les pattes réunies et accolées sous le ventre; ils restent dans cet état pendant une huitaine de jours, après quoi ils se dépouillent de leur première peau ; leurs pattes et leurs appendices buccaux maintenus par cette enveloppe, devenant mobiles, les petites araignées ne cherchent dès lors qu'à crever le cocon, à poursuivre chacune de leur côté une nourriture convenable, et à choisir un emplacement sûr pour y établir une demeure propre.
Quelquefois, avant de se disperser, les jeunes restent quelque temps ensemble, vivent une quinzaine de jours en société, et forment ces gros pelotons de petites arai- gnées qui sont si communs dans nos jardins.
La plupart des aranéides font des pontes successives, c’est-à-dire que de huit jours en huit jours environ, elles pondent un certain nombre d'œufs dans des cocons qu’elles accolent les uns près des autres; tous ces œufs néanmoins éclosent à des époques fixes, bien que la mère n'ait été fécondée qu'une fois.
Ces faits, qui ont paru extraordinaires à quelques na- turalistes, sont faciles à expliquer, lorsqu'on se rappelle la conformation des ovaires : le liquide fécondant du mâle conservant, comme l’a prouvé M. Blanchard, ses propriétés pendant fort longtemps, et étant tenu en ré- serve dans les oviductes, ainsi que dans la poche copula- trice qui les accompagne souvent, imprègne les œufs à
ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. 41
mesure qu'arrivés à maturité ils se détachent de l'ovaire, pour être expulsés au dehors (1).
(1) Malgré toutes les précautions que les araignées prennent pour se préserver de leurs ennemis et en garantir leurs œufs, elles ne sont pas à l'abri contre les atteintes de quelques insectes parasites et voraces.
Ainsi plusieurs espèces d’ichneumons transpercent les enveloppes soyeuses de leurs cocons, déposent leurs œufs à côté ou même à l’inté- rieur des leurs, afin que leurs petites larves puissent s’en nourrir aussi- tôt après leur éclosion. — La toile de l’araignée est, suivant M. Douxerc, choisie par quelques espèces de teignes pour l'établissement de leur petite coque (Annales de la Société entomologique, 1861).— Quant aux araignées elles-mêmes, la larve d’un trombidion rouge se fixe très-souvent à la base de leurs pattes, ou sur leur abdomen. — En Amérique, les hyménoptères de la famille des sphex enlèvent les araignées sur leur toile, les engour- dissent de leur venin, les calfeutrent dans des cellules étroites, où ils ont préalablement déposé un œuf, qui plus tard donne naissance à une larve blanche et apode, qui ne doit se nourrir que d’araignées vivantes.
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SCYTODIFORMES. 43
PREMIÈRE FAMILLE.
SCYTODIFORMES® E.s.
Aucune famille ne semble, au premier abord, difié- rer plus du type de l’araignée que celle des scytodi- formes; cependant ces aranéides sont construites sur le même plan que toutes les autres, seulement elles pré- sentent, dans le détail de leur structure, certaines parti- cularités assez tranchées pour permettre d'en former une famille. Dugès donnait à ce groupe le nom de micro- gnathe, parce qu’en effet son principal caractère est la réduction des mandibules, leur presque horizontalité, et la petite pointe prolongeant leur bord interne et qui, s’opposant au crochet, constitue une pince faible et peu propre à l’attaque.
Les scytodiformes sont en outre caractérisées par la longueur des mâchoires , qui, se touchant en avant de la lèvre, peuvent saisir les insectes et suppléer au peu de force des chélicères.
La physionomie de ces araignées a aussi quelque chose de particulier, qui est dû à la forme globuleuse du cor- selet, élevé surtout en arrière, et qui se prolonge en avant du front en forme de pointe, de manière à rejeter la bouche bien en avant des yeux. L’abdomen est égale- ment globuleux , et les membres sont d’une telle finesse
(1) Voir à la fin du volume le tableau de la classification adoptée dans cet ouvrage.
. 4% HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
et d’une telle longueur, que le vulgaire donne souvent le nom de faucheur à ces araignées. Les yeux ont une dis- position caractéristique ; ils sont rangés en trois groupes écartés l’un de l’autre ; un groupe antérieur et médian composé de deux yeux, et deux groupes latéraux et su- périeurs formés de trois yeux chacun, se confondant et se touchant ; les deux yeux du groupe antérieur, ou l'œil le plus externe des deux groupes supérieurs, peuvent s’oblitérer sans rien changer à la disposition typique.
L'anatomie interne de la plus commune des espèces a été faite avec soin par Dugès : la finesse extrême du té- gument de l'abdomen permet de reconnaître par trans- parence la forme du cœur et ses battements. Le tube digestif n’a rien de remarquable ; mais les organes qui produisent la soie se présentent à un degré de simplicité qui est unique dans les araignées ; ils se composent de six grosses vésicules distinctes et isolées qui gonflent l'abdomen, et qui se terminent chacune par un petit tube excréteur, qui débouche à l'extrémité de petites filières très-courtes, rudimentaires, peu visibles et dis- posées en rosace. Les instincts, de mème que l'indus- trie de ces araignées, sont beaucoup moins parfaits que ceux d’une foule d’autres espèces. Ce sont des araignées lentes dans leur démarche, tendant des fils isolés, ne construisant ni coques ni demeures soyeuses pour S'y mettre à l'abri du froid des hivers, et ne formant que rarement des cocons autour de leurs œufs.
Cette famille, quoique ne contenant que cinq genres , doit ètre divisée en deux tribus bien nettement distinctes par plusieurs caractères importants : voici le principal :
Trois yeux dans chacun des groupes latéraux, PHALANGOIDIENS, Deux veux dans chacun des groupes latéraux, SCYTODIENS. . 5
SCYTODE. 45
A'e Tripu, SGYTODIENS.
Six yeux, deux seulement dans chacun des groupes, — pattes d’une finesse extrême et d'une longueur moyenne, — mandibules horizontales, — organe copulateur du mâle fort simple, placé au côté interne du dernier article du palpe.
Cette tribu comprend les genres Scytode et Omosite.
1 GENRE. SCYTODE, Scytoda, Latreille.
(sxûros, cuir, bouclier.)
Yeux, Six, groupés sur le devant du corselet par paires, une
Rig. 17. paire en avant dont les deux yeux sont plus petits, très-rapprochés, mais ne se touchent pas; les autres rejetés sur le haut du front de chaque côté, les yeux de chaque paire se «#7 touchant et se confondant, mais les paires U} éloignées l’une de l’autre.
Lèvre, variant pour la grandeur, trianguliforme, plus haute que large, bombée et élargie à sa base, où elle se soude souvent avec le plastron.
Mâchoires, étroites, allongées, élargies ou courbées à leur base, entourant complétement la lèvre, se rejoignant à leur extrémité.
Mandibules, très-petites, portées en avant, à crochet presque Tnul et à peine visible. Corselet, bombé, globuleux, plus élevé que l'abdomen, surtout Fig. 19. en arrière; sans fossule.
0
Abdomen, globuleux, à filières peu visibles.
Pattes, extrèmement fines, allongées, dans l’ordre suivant : 1,4,2, 3, deux griffes pectinées, supportées par un petit article supplémentaire.
. . 46 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
Taille, n'atteignant pas un centimètre.
Couleur, tantôt brune uniforme, tantôt blanche, relevée par de petites taches noires régulières, pattes élégam- ment annelées.
Patrie, une espèce est propre à l'Europe, une au nord de l’A- frique, et quelques-unes à l'Amérique du Sud.
Habitudes, araignées marchant lentement sur les murs, à l’in- térieur des habitations ou sous les pierres; ten- dant de longs fils qui se croisent irrégulièrement ; enveloppant leurs œufs d’une bourre lâche.
ESPÈCES. S. thoracique, S. thoracica, Walckenaer, Europe. Sevres : wars cAdgeréeas Lucas, Algérie. CES ESS var. Major, Vinson, Ile de la Réunion. LS et po SE Re CE, < var. Tigrina, Koch, Grèce. S. de Berthelot, S. Berthelotii, Lucas, Îles Canaries. S. brune, S. fusca, Amérique méridionale, S. longipede, S. longipes, Lucas, Algérie. S. noirâtre, S. nigella, * Nicolet, Chili. S. globuleuse, S. globula, Nicolet, Chili. S. jaunûtre, S. flavescens, Nicolet, Chili. S. large, S. lata, Nicolet, Chili. S. distincte, S. distincta, Lucas, Algérie. S. amarantine, S. amarantha, Vinson, Jle de la Réunion.
Le genre scytode, si fortement caractérisé par la forme du corselet, la finesse des pattes, et enfin par la disposi- tion des yeux qui, malgré l’oblitération du plus externe des deux groupes latéraux, se rattache au type de la fa- mille, ne renferme que quelques espèces dont une seule est commune en Europe, c'est la petite araignée rayée de nos maisons. Toutes se reconnaissent à la forme excep- tionnelle du corselet qui, très-étroit et pointu en avant, s'élargit et se renfle en arrière. Les mouvements lents et lourds de ces araignées contribuent à leur donner une physionomie singulière.
Leur corps n’est jamais couvert de poils, leur peau est
SCYTOBPE. 47
d'une finesse remarquable et marquée de couleurs assez élégantes.
M. Koch, se fondant sur le nombre des yeux, place les scytodes à côté des ségestries, mais je crois que c'est avec les pholques qu'elles présentent le plus grand nombre d’affinités.
ESPÈCE PRINCIPALE. Scytode thoracique.
La scytode thoracique est une des araignées européen- nes dont la coloration est la plus élégante ; le fond est blanc argenté, un peu jaunâtre, relevé par des figures noires formées de petites raies ou de petites lignes on- dulées : c’est une de celles qui inspirent le moins de répul- sion, parce que son corps est peu ou point velu, que ses mouvements sont fort lents, et que ses formes sont élancées et gracieuses. Elle vit isolément sur les murs exposés au soleil, dans les endroits les plus chauds, à l'intérieur même des habitations, car elle semble re- douter le froid et l'humidité ; elle ne sort et ne se met en quête de se procurer sa nourriture que lorsque le soleil a atteint toute sa force, lorsque les cynips, les petites mouches et les fourmis dont elle fait sa nourri- ture sortent aussi de leur demeure; alors, on la voit marcher avec lenteur, élevant doucement ses pattes les unes après les autres, les laissant quelque temps en l'air avant de les poser, comme si elle mesurait ses pas. Elle est d'un caractère excessivement doux; elle se laisse prendre facilement, en faisant la morte et ne cherche nullement à s'enfuir ni à mordre; au reste, c'est l’arai- gnée la plus mal armée; l’atrophie de ses crochets l’oblige
48 HISTOIRE NATURELLE DES ARAÏÔNÉES.
de saisir les insectes avec ses mâchoires qui se touchent en avant de la lèvre ; ce qui rend la glande à venin (qui est du reste très-réduite) presque inutile.
Cette araignée est d’une grande sobriété: elle peut rester plusieurs mois sans prendre aucune nourriture. La plupart des entomologistes l'ont trouvée en France, où elle n’est pas rare. J'ai pris plusieurs individus à Paris aux mois de mai et de juillet, mais jamais en plein air ni au milieu du jardin. Au contraire, dans le midi de la France, où elle est beaucoup plus commune, on la ren- contre dans la campagne, sous les pierres ; il paraît qu'elle est très-abondante sur la montagne de la Garde, près Marseille. Quoique errante, la scytode thoracique tend de longs fils assez gros et gluants, qui se croisent et qui, par leur réunion , forment une petite toile qui retient les mouches.
M. Lucas a recueilli un cocon de cette scytode; il n'a trouvé que neuf œufs d’un blanc jaunâtre, agglomérés entre eux. Ce cocon était formé d’une soie fine, d’une belle couleur blanche et à tissu très-serré: il était arrondi, un tiers plus gros que l'abdomen, et porté par l’aranéide femelle, qui le tenait accolé à son sternum sous le corse- let, au moyen de ses mandibules et de ses palpes. Au bout de vingt-six jours , les œufs sont éclos, les jeunes avaient déjà les taches de l'adulte ; ils se construisirent un petit logis soyeux sur lequel ils vivaient en société; tous les neuf individus étaient femelles.
Chose remarquable, jusqu’aujourd'hui on ne connais- sait point encore le mâle de <ette araignée si répandue ; M. Vinson l’a trouvé à grand'peine à l'ile de France. Sa taille et sa couleur n’ont rien de particulier : ses jambes antérieures sont garnies de rangées d’épines. M. Lucas
SCYTODE. 49
ajoute que la scytode se trouve assez communément pen- dant l'hiver, et une grande partie du printemps, dans les environs d'Alger, de Constantine, etc.
Les couleurs fraîches de cette araignée, l’aversion qu'elle a pour le froid, l'espèce d’engourdissement dans lequel elle semble être dans notre pays, avaient fait supposer, peut-être avec raison, à Walckenaer que la scytode thoracique nous avait été amenée des pays tro- picaux ; les naturalistes de la Suède, de la Russie et de l'Angleterre ne la connaissent pas ; au contraire, elle est beaucoup plus commune dans le midi, et il paraît qu’au- trefois elle était plus rare à Paris qu’elle ne l’est aujour- d'hui. Ce qui confirme ce fait, c'est qu’à l'ile de la Réu- nion , elle est abondante et acquiert une taille qu’on ne lui connaît point en Europe. Là elle vit en plein air, aussi bien que dans les maisons. -
Le
». 50 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES,.
2 GENRE. OMOSITE, Omosita, Walckenaer (1808). (Ouoc, ménie; oiroç, nourriture.)
Synonymie : Seytode, Walckenaer (1836).
Yeux, six, disposés comme ceux des scytodes, la paire anté- rieure est seulement plus élevée et placée entre les paires latérales, sur la même ligne que les yeux antérieurs de ces paires.
Lèvre, rétrécie à sa base, élargie dans son milieu, arrondie à
son extrémité, très-allongée et ovalaire.
Mäâchoires, allongées, diminuant graduellement vers leurs extrémités qui se touchent et sont arrondies. Elles sont inclinées sur la lèvre et l'entourent complé- tement.
Mandibules, fortes, cylindriques.
Corselet, grand, arrondi, déprimé et marqué d'une fossule centrale.
Pattes, très-fines, peu inégales, la deuxième paire est la plus longue; elles sont médiocrement allongées dans la femelle, mais elles le sont beaucoup dans le mâle; tarse composé de trois articles. 3
Couleur, brun rouge uniforme, plus ou moins clair.
Taille, un demi-centimètre.
Patrie, deux espèces sont propres à l'Europe , l’autre a été trouvée à la Guyane.
Habitudes, aranéides, tendant des fils sous les pierres.
ESPÈCES. O. blonde, 0. rufessens, Dufour, Espagne. O. rufipède, 0. rufipes, Lucas, Guyane. Ô. érythrocéphale, 0. erythrocephala, Koch, Grèce.
Il y a déjà bien des années que M. Dufour découvrit le genre Omosite dans le royaume de Valence : cet ento- mologiste lui donna le nom de seytode blonde; mais Walckenaer reconnut bientôt que cette curieuse araignée
OMOSITE. 51
ne pouvait être associée aux scytodes, et que ses fortes mandibules, son corselet déprimé et marqué d’une pro- fonde fossule, ses yeux rapprochés l’un de l’autre, étaient des caractères assez distinctifs pour justifier sa sépara- tion ; aussi en forma-t-il un genre auquel il donna le nom d’omosile.
Je ne sais pour quelle raison cet auteur réunit plus tard, dans son Histoire naturelle des aptères, l’omosite aux scytodes, et se contenta d'en former sa famille des déprimées. L'omosite, il est vrai, est voisine des scytodes, et, malgré les caractères importants qui différencient ces deux groupes, ils doivent être rapprochés dans une même tribu.
ESPÈCES PRINCIPALES.
Omosite blonde. — O, rufipède.
L’omosite blonde est une araignée de taille moyenne, dont le corps est d’un fauve brunâtre uniforme, sans taches ni raies. Une autre espèce, à peu près semblable, a été rapportée de la Guyane par MM. Leschenault et Doumerc et nommée omosile rufipède par M. Lucas.
Les mœurs de ces araignées très-rares ont été peu étudiées ; Léon Dufour est le seul qui les ait observées : il dit: «J'ai trouvé plusieurs fois l’omosite blonde sous «les débris calcaires, dans les montagnes du royaume « de Valence, principalement aux environs de l'antique « Sagonte ; elle se fabrique un tube assez informe d’une «toile mince d’un blanc laiteux, à peu près comme la « dysdère. »
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52 HISTOIRE NATURELLE DES FO. 1e
2° TriBU. PHALANGOIDIENS (PHOLOIENS).
Huit ou six yeux ; trois dans chacun des grouges latéraux, qui persistent toujours, tandis que les deux intermédiaires peuvent ou non exister, — mandibules verticales, — pattes lo- comotrices d’une prodigieuse longueur et d'une finesse remar- quable, — pattes-mâchoires courtes et tres-compliquées dans le mâle.
Cette tribu comprend les genres Rack, Pholque, Artème.
3° GENRE. RBACK, Rachus, Walckenaer. (Nom arabe ; caxtos, rocher.) Synonymie: Pholcus, Lucas, Dugès. Yeux, six, formant deux groupes de chaque
côté du front, composés chacun de trois yeux, se touchant.
Lèvre, courte, plus large que longue.
Mâchoires, allongées, cylindroiïdes, fort écartées à leur base, mais très-inclinées.
Mandibules, courtes et larges.
Corselet, presque rond, la partie antérieure en est prolongée et gibbeuse, la partie moyenne élevée et marquée d’une fossule dans soæ milieu, les parties latérales et postérieures déprimées.
Abdomen, globuleux, presque rond.
Pattes, très-allongées, très-fines.
Couleur, jaune pâle.
Taille, 2 millimètres et demi.
Patrie, Algérie.
Habitudes, aranéides tendant des fils lâches et peu serrés, à l'intérieur des maisons et des grottes.
ESPÈCE.
R. sénoculé, R: sexocuiatus, Dugès, Algérie.
Aucun fait ne prouve mieux les rapports intimes qu'ont
RACK. 53
entre eux les scytodes et les pholques , que la découverte faite en Algérie par M. Lucas d’un pholque à six yeux. Depuis plus de vingt ans, Dugès avait fait mention d’un animal de. cette espèce, pris par lui aux environs de Montpellier ; mais Walckenaer, ne reconnaissant pas les véritables affinités des pholques, nia cette découverte, ou plutôt il prétendit que le pholcus sex-oculatus de Dugès n’était qu'un très-jeune individu du pholcus phalangoïdes. Mais l'observation de M. Lucas prouve la vérité de ce qu'avançait Dugès, et montre de la façon la plus claire, que ce n'est pas le nombre des organes, mais leur ho- mogénéité et leur disposition qui déterminent le rappro- chement ou la séparation des types. En effet, dans le petit pholque à quatre points de M. Lucas, ou le rack de M. Walckenaer (nom que les Arabes donnent au phol- que), les deux groupes de trois yeux latéraux existent, mais les deux yeux intermédiaires manquent ; tout le reste de l’organisation est celle d’un pholque.
ESPÈCE.
Rack sénoculé ou à quatre points.
Le rack à quatre points est une araignée dont la taille ne dépasse pas deux millimètres, dont les pattes sont d'une excessive finesse, et dont les téguments sont pour ainsi dire incolores, tellement ils sont délicats et trans- parents. M. Lucas dit de ses mœurs : «Cette curieuse «espèce, dont je n’ai rencontré qu'un seul individu, « habite les maisons à Constantine, où je l'ai prise à la « fin de juin, dans ma chambre. Ce pholcus (car M. Lucas « n'admettait pas le genre rack) avait tendu dans l’en- «coignure de la muraille quelques fils de soie jetés çà «et là, sur lesquels il se tenait en observation. »
. 54 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
4° GENRE. PHOLQUE, Pholcus, Walckenaer.
(Dodxos, louche; Vuoc, œil, et shxw, trainer.)
Yeux, huit, presque égaux, une paire an- térieure, médiane, dont les deux yeux sont rapprochés, mais ne se touchent pas; sur le haut du front sont deux paquets latéraux de trois yeux chacun, se tou- chant et se confondant.
Lèvre, grande, étroite à sa base, dilatée dans son milieu, arron- die à son extrémité.
Mâchoires, allongées, étroites, creusées et amincies à leur extrémité, inclinées sur la lèvre, et se touchant en avant.
Mandibules, allongées, à crochets faibles.
Corselet, petit, déprimé, circulaire.
Abdomen, allongé, tronqué à la partie postérieure.
Pattes, très-longues, minces, filiformes, dans l’ordre 1, 2, 4, 3.
Couleur, blanche, plus ou moins grise ou jaunâtre.
Taille, 4 à 6 millimètres.
Patrie, trois espèces sont européennes, une est du nord de ” frique, deux de l'Amérique:
Habitudes, araignées tendant des fils irréguliers, en forme de réseau, dont elles sortent rarement; elles agglo- mèrent leurs œufs, mais ne les enveloppent pas d’un cocon de soie.
Fig. 21.
ESPÈCES. P. phalangioïdes, P. phalangioides, Walckenaer, France. AIR Co var., P. nemastoides, Koch, France. SR TE: var., P. impressus, Koch, France. NE Le RS var., P. opilionoides, Koch, France. P. ruisselaire, P. rivularius. L Italie. P. barbare, P. barbarus, Lucas, Algérie. P. à queue, P; caudatus, Dufour, Espagne. P. américain, P. americanus, Nicolet, Chili. P. globuleux, P. globulosus, Nicolet, Chili. P. de Bourbon, P. Borbonicus. Vinson, Je de la Réunion. P. allongé, P. elongatus, Vinson, Ile de la Réunion.
PHOLQUE. 55
Aucune division n'est mieux circonscrite que celle-ci : au milieu d’un grand nombre de genres dont les limites sont incertaines et arbitraires, c'est peut être le petit groupe d'espèces qui présente les caractères les plus nets et les plus tranchés; ce qui les distingue surtout, c’est la longueur et la gracilité de leurs appendices, qui éga- lent cinq à huit fois la longueur totale du tronc, et qui donnent aux pholques l'aspect des faucheurs, nom sous lequel certaines personnes les désignent. Quoique le nom de la famille soit resté aux scytodes, parce que la lon- gueur des membres des pholques est une véritable ano- malie, et qu’on ne pourrait pas appliquer aux scytodes le nom de pholciformes, ils sont les représentants les plus parfaits de la famille, et nous offrent pour la bouche, et surtout pour les yeux, la disposition complète, typique, et la plus normale que l’on connaisse. Les pholques sont des araignées à peu près sédentaires, qui se tiennent au milieu des fils qu’elles ont tendus, et portent dans leurs mandibules leurs œufs qui ne sont point protégés par une enveloppe extérieure.
Ce genre renferme une des araignées les plus com- munes de Paris, le pholque phalangide, dont nous allons décrire les mœurs.
ESPÈCE PRINCIPALE. Pholque phalangide.
Le pholque phalangide se reconnait à l'énorme lon- gueur de ses pattes, qui ne sont pas en proportion avec la petitesse du COrPS : sa couleur est blanchâtre, néan- moins le dessus de l'abdomen présente une petite bande grise plus foncée. C’est une des araignées les plus com-
. 26 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
munes de France; c'est une de celles qui se trouvent dans les habitations; on la rencontre, en eflet, rarement en plein air; elle recherche pour établir sa toile les endroits abrités, particulierement les angles des murs, les pla- fonds, les corniches des chambres peu visitées; là elle attache des fils très-gluants, d'un point à un autre, pen- dant dans le milieu comme des cordes fixées aux deux bouts, mais non tendues; ces fils sont nombreux, ils se croisent dans tous les sens, sont de longueur différente, et disposés sur plusieurs plans : ils ressemblent beaucoup à ceux que tendent les scytodes et les théridions. L'araignée se tient au milieu, les pattes ramassées; aussitôt qu'un insecte se prend dans sa toile, ou qu’on touche à ses fils, elle se secoue très-fort, soit pour expri- mer sa crainte, soit pour effrayer l'ennemi par ses mou- vements singuliers et violents. Le pholque emploie pour attaquer sa proie le même artifice que les épéires et les théridions, c’est-à-dire qu'il garrotte de fils sa victime avant de la sucer, pour la rendre inoffensive ; mais il s’y prend d’unetout autre manière : aussitôt qu'une mouche est arrêtée dans ses filets, le pholque s’avance lentement, se place au-dessus d'elle, puis se soutenant au moyen de ses six grandes pattes antérieures, il met en mouvement ses pattes postérieures avec une rapidité, une adresse et une régularité singulières; elles vont constamment toucher les filières, puis la mouche, et ainsi de suite, de sorte qu'au bout de quelques minutes, celle-ci sans tourner, sans exécuter aucun mouvement, se trouve enveloppée de fils nombreux, comme d’un maillot ; lorsqu'elle a achevé cette manœuvre, Faraignée fait monter la mouche jusqu’à sa bouche, au moyen de sa troisième paire de pattes, l'applique sous son corps et la suce pendant plusieurs
PHOLQUE, 57
heures, après quoi elle la lâche, la détache de sa toile et la laisse tomber à terre, de sorte que ses fils ne sont jamais souillés par les cadavres de ses victimes.
Cette espèce est presque sédentaire et quitte rarement sa toile ; cependant dans les habitations, on rencontre de temps en temps le mâle errant. Les soins que la femelle prend de ses œufs sont très-remarquables, et l’assiduité qu’elle met à les garder pendant plusieurs mois est vrai- ment étonnante. Cette araignée est la seule qui ne con- struise pas de cocon, c'est-à-dire Fig. 22. d’enveloppe de soie autour de ses œufs; elle les agglutine seulement ensemble, de manière à en former une masse à peu près ronde, grosse comme un pois, de couleur brune, et à surface parfaitement lisse. Ces œufs, qui sont assez peu nombreux et gros, n'étant pas protégés par un cocon, auraient inévitablement péri.
ou auraient été écrasés, si l’aranéide $s : ; n'en avait pris un soin tout particulier. Aussi dès que sa ponte est terminée, la femelle saisit Fig. 93.
avec précaution ce paquet d'œufs dans ses mandibules, le colle sur son plastron, et le maintient dans cette position pendant tout le temps que les jeunes mettent à se développer et à éclore, ne sortant pas de sa toile, ne faisant aucun mouvement, négli- geant même de prendre de la nour- riture.
Les jeunes n'étant pas retenus par
. . 58 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
un cocon, sont libres au moment de leur sortie de l'œuf, mais avant de se séparer, ils restent encore quelque temps agglomérés ensemble suspendus aux mandibules de leur mère; toutes leurs petites pattes blanches qui sont relevées, donnent à cette masse vivante un aspect villeux, que j'ai essayé de représenter sur la figure 23.
Le mâle est beaucoup plus petit, la forme de son ab- domen est plus allongée, son palpe est fort compliqué; il n’est pas rare de le trouver à côté de la femelle, lorsque celle-ci a pondu et garde sa progéniture. Elle ne lui fait point de mal, cependant il n’ose s'approcher d'elle, et semble la redouter beaucoup.
ARTÈME. 59
5° GENRE. ARTEÈME, Arlema, Walckenaer.
(Aptnuz, ce qui pend.)
Yeux, huit, égaux, ne se touchant pas, sur deux lignes de quatre yeux chacune, l’'antérieure courbée en arrière, la postérieure droite, autrement dit deux yeux médians et trois latéraux comme dans les pholques, seulement tous sont disjoints.
Lèvre, grande, aussi large que haute à sa base, étroite et pointue à son extrémité.
Mâchoires, allongées, à base très-dilatée, à sommet effilé, en- tourant la lèvre, se touchant en avant.
Palpes, extraordinairement renflés.
Mandibules, longues, écartées, à tige denticulée, à crochet petit. . Corselet, élargi, arrondi et déprimé en arrière, prolongé en avant en un bandeau très-long qui simule une sorte de museau ou de trompe.
Abdomen, globuleux.
Pattes, très-allongées, fines, la première paire est cinq fois aussi longue que le corps; elles sont dans cet ordre: 41,4, 2, 3.
Couleur, jaune clair uniforme.
Taille, 1 centimètre environ.
Patrie, une espèce se trouve au Brésil, l’autre à l'Ile Maurice.
Habitudes, inconnues (aranéides vivant dans les maisons).
ESPÈCES. A. mauricienne, À. mauriciana, lle Maurice. A. atlante. A. atianta, Brésil.
Ge genre est un des plus singuliers de la classe des
| d
LA 60 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
aranéides. Quoique différant beaucoup des pholques par la position de ses yeux, qui sont toujours désunis, il doit en être rapproché à cause de sa forme générale, de son aspect et de la longueur considérable de ses pattes. Les mandibules articulées à l'extrémité d'un prolonge- ment du corselet, donnent à sa tête une sorte de ressem- blance avec la trompe des rhyncophores parmi les coléop- tères. Les mœurs de l'unique espèce sont inconnues; elle vit à l’île Maurice, et, chose curieuse que M. Vinson fait remarquer, l’île de la Réunion, distante seulement d’une trentaine de lieues , en est dépourvue.
_ 2-0 50 0-
MYGALIFORMES, 61
DEUXIÈME FAMILLE.
MYGALIFORMES E.s.
Le genre mygale de Latreille, compose, presqu à lui seul, cette famille bien remarquable par des caractères anatomiques de première importance, et encore plus par la taille exceptionnelle, qui dans quelques-unes de ses espèces, dépasse dix centimètres ; le corselet de ces araignées est énorme, presque carré, déprimé et arrondi en arrière, élevé et très-large en avant où il se termine par de puissantes chélicères horizontales, parallèles, et qui semblent prolonger le corselet : de sorte que le front ne forme pas un angle comme dans les familles suivantes, mais est plat et en continuité avec le corps des mandi- bules. Le crochet, qui est seul mobile, est articulé pour s'élever et s’abaisser. Les yeux des mygales , toujours au nombre de huit, sont rapprochés et groupés sur un ma- melon que présente le corselet sur sa partie antérieure. Les membres sont robustes et fort peu inégaux, les palpes qui pourraient recevoir le nom de pattes, acquièrent une longueur énorme, servent à la locomotion et ont, comme les pattes, leur dernier article revêtu en dessous d’une espèce de semelle formée de poils ras , serréset gluants, qui joue le rôle de ventouse et peut s'appliquer sur les
-
62 HISTOIRE NATURELLE DES RE 0
corps les plus lisses ; de plus, l’article basilaire de ce membre ne s'étale pas en forme de mâchoire, et res- semble à celui des autres pattes. Tous les articles basi- laires, ou les coxopodites des pattes, sont forts, s’insèrent près l’un de l’autre, et entourent un plastron très-petit et presque rond. L’abdomen est aussi long que le corselet, et se termine par quatre filières longues et palpiformes ; il présente à sa face inférieure quatre stigmates pulmo- naires.
La grande taille des mygales qui rend leur dissection plus facile, fait que leur organisation est bien connue : Dugès, et surtout M. Blanchard, dans son ouvrage sur l’organisation du règne animal, en ont fait connaître les plus petits détails.
Le tube digestif a cela de particulier que l'anneau, formé par l'estomac, laisse à son centre un vide très- petit, que l'intestin reçoit trois paires seulement de vais- seaux biliaires. Le cœur est énorme, l'aorte fort étroite se divise promptement en pénétrant dans le céphalo-thorax, et se répand dans tous les organes, à l’aide d’une mul- titude de vaisseaux, d’une complication admirable, dont l'injection a été habilement faite et figurée par M. Émile Blanchard. Mais c’est surtout les organes de la respiration qui sont profondément modifiés ; en effet, les ouvertures pulmonaires sont contre l'ordinaire au nombre de quatre, et chacune communique avec un sac pulmono-branchial distinct et limité. Les masses nerveuses ont peu d’éten- due , mais elles rachètent en épaisseur ce qu’elles perdent en largeur ; on sait, au reste, que le plastron des mygales est fort petit, et que la grandeur de cette portion du sque- lette tégumentaire correspond à celle de la masse gan- glonnaire nerveuse. L'organe copulateur a cela de remar-
LL 408
MYGALIFORMES. 63
quable qu'il est fort réduit, et que la pointe qui le termine est longue et très-aiguë, qu'il n'est pas formé par le renflement et la déformation de tout le dernier article des palpes comme chez les épéires, les théridions, les pholques, etc. , mais qu'au contraire il est appendu au côté interne de ce dernier article, dont la forme n'est que peu modifiée et dont 1l se détache facilement.
La famille des mygaliformes est une des moins nom- breuses en genres, mais elle est riche en espèces ( plus de cent).
Ces araignées sont répandues dans toutes les régions chaudes du globe: celles qui vivent en Europe sont les moins remarquables par leur taille, mais se distinguent par une industrie particulière ; toutes filent peu et se con- struisent soit des coques soyeuses, soit des tubes dans la terre. |
Walckenaer avait reconnu les différences qui existent entre les mygales et les autres araignées ; aussi avait-il ‘fait de celles-ci une famille sous le nom de théraphoses, que Latreille changea plus tard en celui de tétrapneu- mones, et que M. Léon Dufour appela quadripulmo- naires.
Cette famille renferme les huit genres suivants : my- gale, mygalodonte, atype, cyrtocéphale, calommate, acan- thodon, sphodros , ériodon.
à bd. ur
. 64 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
6° GENRE. MYXGALE, Mygale, Latreille.
-(uus, souris, yxAn, belette.)
Synonymie : Aranea, Linné; Tarentula, Brown.
Yeux, au nombre de huit, presque égaux entre eux, ramassés
Fig. 25. sur un mamelon au devant du corselet, et dis-
> posés par groupes sur les côtés de ce.mamelon,
deux plus gros au milieu et trois de chaque côté, formant parenthèse.
Lèvre, très-petite, rudimentaire, insérée sous les mâchoires et soudée avec le sternum.
Mâchoires, ou articles basilaires des pattes-mâchoires, cylin- driques, non étalés en palette.
Palpes, extrêmement allongés, pédiformes, armés en des- sous, dans le mâle, d'une pointe rouge et effilée.
Fig. 26.
Mandibules, tout à fait horizontales, à crochets puissants, re- courbés, se repliant en dessous dans une gouttière inerme, c’est-à-dire sans dents.
Fig. 27.
Corselel, volumineux, ovoide, de même largeur que lab- domen.
MYGALE, 65
Pattes, fortes, robustes, peu inégales, armées d'épines.
Filières : quatre, dont deux fort allongées.
Taille, très-grande, dépassant parfois un décimètre.
Couleur, sombre, brune, rougeàtre ou verdâtre, toujours uni- forme ; corps couvert de longs poils roides.
Patrie : à part deux espèces, toutes sont exotiques.
Habitudes : aranéides courant après leurs proies, et se renfer- mant dans des coques de soie blanche, entre les feuilles, sous l'écorce des arbres ou dans l'intérieur des habitations.
Les nombreuses espèces du genre mygale étant difli- ciles à classer, à cause de l’uniformité de leur taille et de leur couleur, on a proposé, pour en rendre l'étude plus facile, d'établir des subdivisions. Walckenaer avait re- connu que chez les unes le tarse est long et effilé au bout, et que chez les autres il est élargi et garni en des- sous d’une épaisse couche de poils ras et adhérents, sem- blable à du velours; ayant pris ce caractère en consi- dération, il appela les unes plantigrades et les autres digitigrades. On pourrait encore, comme le fait remarquer M. Lucas, les subdiviser d’après la disposition des petites griffes qui terminent leurs tarses; chez les unes, en effet, ces grifles sont placées sur le dessus de l’article et sont rétractiles comme celles des chats, c’est-à-dire qu'elles ont la faculté de se relever pendant le repos, et de se dé- ployer au moment de la défense; chez les autres, ces grifles sont placées à l'extrémité des tarses, ne sont pas rétractiles, et ont la même disposition que celles de toutes les aranéides.
Je m'aiderai de ces diverses observations pour scinder la liste très-nombreuse des mygales: mais c’est surtout
x
J
.
66 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
à M. Koch que j'emprunterai mes subdivisions, parce que la classification de ce savant auteur n’est pas fondée sur un seul caractère, mais considère, outre la disposition des pattes, la configuration générale du corps, la forme
quelque peu modifiée du tubercule oculaire, la disposi- tion des filières, du palpe, etc., etc.
Fig. 28.
1 sous-genre. MYGALE. — Organe copulateur placé en dessus de l’ar- ticle, érigé en avant, obtus et creusé d’une gouttière (fig. 28 f); membres sans épines, non élargis à l'extrémité, mais veloutés en dessous; griffes rétractiles.
M. de Java, M. Javanensis, Walckenaer, Java. M. de Le Blond, M. Blondii, Latreille, Amérique.
2° sous-genre EurvrELMa, Koch (2520, large; r£kux, plante du pied). — Organe copulateur placé en dessous du palpe, rejeté en arrière et efilé (fig. 28 g); pattes armées d’éperons dans le mâle (fig. 28 e); tarses élargis, garnis de brosses adhérentes (fig. 28 b); griffes très-rétractiles.
1% groupe. ScurtA, tubercule oculaire très-large ét peu long, en croissant, — organe
copulateur massif, — membres peu élargis, — corps couvert de poils laineux, blanes et bruns.
S. fasciée, S. fasciata, Walckenaer, Ceylan. 5. maculée, S. maculata, Brown, Antilles.
2° groupe. EuryreLMa (vraies), tubercule oculaire très-aplati, un peu plus large que long, en parallélogramme (fig. 28 d), — organe copulatenr terminé par une pointe
MYGALE,
67
irès longue, qui dépasse souvent le second article, — pattes courtes, trapues, excessi- vement élargies et hérissées de longs poils roides.
. cancéride,
. ocracée,
. de Saint-Vincent, bicolore,
. de Walckenaer, . hostile,
. grise,
testacée,
. aviculaire,
. diversipède, plumipède, très-velue, joyeuse,
. ictérique, anthracine,
. plantaire, féline,
. usée,
BEBE HE EEE mer E
3° groupe. Lasionora K
cancerides, ochracea, Sancti-Vicenti, bicolor, Walckenaeri, hostilés, MUTÈNG ,
. Lestacea,
. avicularia,
. diversipes,
. plumipes,
E. hirsutissima, E. læta,
icterica (luct. L.), . anthracina,
. plantaris,
. felina,
. detrita,
SUR EREE EME ER EE
CROSS
Palissot, Perty,
Lucas, Perty, Walckenaer, Walckenaer, Koch,
De Geer,
Koch,
Perty,
Brésil.
Brésil.
ile Saint-Vincent, Bahia.
Brésil.
2?
??
2
Amérique du Sud. Brésil.
Surinam. Amérique du Sud. Porlo-Rico. Grèce. Monte-Video. Brésil.
29
Brésil,
. (Adoto6, hérissé ; Ô0pU, piquant), tubercule oculaire moins
large que long, élevé dans le milieu (fig. 28 c), — organe copulateur, à pointe courte obtuse et lamelliforme, — poils épars et longs, — pattes longues et peu élargies.
L. ursine,
. de Klug,
. d'Erichson, . de Reiïche, Cubane, rose,
. versicolor, . nègre,
. brune,
. olivätre,
. brunnipes, . géniculée, coracine,
. COnvexe, . cafrérienne, . funèbre,
. parsemée,
. blanchie,
. athlétique, . velue,
. conforme, . orientale,
-
ER ONE EL EE TE ER ER ES AL: EN ESNERUENEe
ER ENS ES
L. ursina,
L. Klugii,
L. Erichsonii, L. Reichii(Sæva.Walek.), L. Cubana,
L. rosea,
L. versicolor, L. nigra,
L. fusca,
L. olivacea, L. brunnipes, L. geniculata, L. coracina,
Walckenaer,
Walckenaer, Walckenaer,
Walckenaer,
Koch,
L. convexa (de Wite. Walck.',
L. cafreriana,
L. funebris, L.conspersa bistriata), . inCAna,
. athlelica,
. villosa,
. Conformis,
. orientulis,
ol es
Koch,
Koch,
Lucas,
Amérique du Sud, Bahia. Saint-Domingue. 22?
Cuba.
Chili.
Antilles.
Brésil.
Brésil.
Égypte.
Brésil.
Amérique.
Cap de Bonne-Espér. Nouvelle-Hollande. Cap.
Cap.
Brésil. Saint-Thomas. Indes Orientales. Cap.
Indes Occidentales. Gabon.
L L. L.
. antipodiaue, . notasienne, . valencienne,
lycosiforme,
. séladonique,
verdätre, hirtipes,
HISTOIRE NATURELLE
L. antipodiana, L. nolasiana, L. valenciana, L. lycosiformis, L. seladonica, L. caesia,
L. hirtipes,
DES ARAIGNÉES.
Quoy et Gaymard, - Nouvelle-Zélande,
Perty, Klug,
Fabricius,
Notasie. Espagne. Brésil. Brésil. Porto-Rico. Brésil.
4° groupe. MysALinA NiCoLET, tubereule oculaire relativement grand, presque arrondi, quoiqu'un peu plus large que long, yeux petits et écartés entre eux; — pattes courtes et très-velues,— les quatre antérieures assez élargies, — taille moyenne, quelquefois fort petite.
M. à dénts rouges,
M M. M. M. se M. M.
annulipède, balayeuse, léporiné, brune, mindanäo, nubile, brülée,
3° sous-genr'e
M. rufidens,
M. annulipes,
M. scoparia,
M. leporina,
M. [usca (canc. K.,, M. mindanao,
M. nubila,
M. adusta,
Walckenaer, Nicolet, Koch,
Brésil. Nouvelle-Hollande. Brésil. Brésil-Bahia. Brésil.
iles Philippines. Chili.
Brésil,
. Pezionyx, E. S. (rx, fixe, immobile; ôvuE, ovuyos,
ongle). — Membres gréles et longs, à griffes terminales non rétractiles (fig. 28 a); organe copulateur terminé par une pointe très-longue et con- tournée; tubereule oculaire plus long que large, rétréci en avant,
. zébrée,
. maigre,
. drassiforme, . Guyanaise,
P. zebrea, P. macrura,
P.drassif.(pumilio.X.),
P. Guyanensis,
VWalckenaer,
Koch, Koch,
VWalckenaer,
Brésil, Saint-Jouan. Saint-Thomas. Guyane.
Mygales rapportées du Chili par M. Nicolet et encore non classées.
. oculée,
. chilienne,
- pygmée,
. brune,
. brunnipède, . voisine,
M. oculala, M. chiliensis, M. pugmea, M. brunea, M. brunnipes, M. afinis,
Nicolet, Nicolet, Nicolet, Nicolet, Nicolet, Nicolet,
[l
Chili. Chili. Chil. Chili. Chili.” Chili.
Le genre mygale, type de la famille, est aussi le plus nombreux ; car il renferme à lui seul plus des trois quarts
MYGALE 69
des espèces ; il est aussi le plus célèbre et le plus ancien- nement connu ; depuis les premiers voyages d'Européens dans les contrées chaudes, et depuis l'établissement des premières colonies en Afrique, en Asie ou en Amérique, ces gigantesques araignées ont acquis une célébrité, et sont universellement désignées sous le nom d’araignées- crabes. Ge sont les géants de l’ordre ; elles sont aux aranéides ce que sont les scarabés hercules aux coléop- tères, les homards aux crustacés, l’érèbe aux lépidop- tères ; c'est-à-dire que c’est un animal qui, tout en pré- sentant les caractères de son ordre, les réalise dans des proportions plus grandes , et sous le rapport de sa taille, plus que de sa structure, est une véritable anomalie.
Les mygales ont tous les caractères de la famille, et l'on peut poser comme règle que tout ce qui ne s'appelle pas mygale manque d’un de ces caractères, ou est une exception ; donc nous n'avons pas besoin d’insister da - vantage sur les affinités des mygales, puisque nous avons parlé en commençant des caractères de la famille, et ensuite de ceux du genre.
Leurs mœurs sont assez bien connues aujourd'hui, quoiqu'on ait souvent attribué aux mygales une force et une cruauté qu'elles ne possèdent réellement pas; toutes, au contraire , sont craintives , se construisent des coques dans les lieux les plus retirés, et n’en sortent que la nuit pour courir après les insectes. On a vu quelquefois ces grandes araignées amenées vivantes en Europe par les voyageurs ; mais jamais elles n’ont pu y vivre long- temps , car leur genre de vie demande un grand espace, qu'elles ne trouvent pas ordinairement en captivité.
HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
ESPÈCES PRINCIPALES.
Mygale aviculaire.— M. de Leblond.— M. cafrerienne. M. notasienne. — M. européenne.
La plus commune de toutes les espèces est la mygade
aviculaire du Brésil; c'est une araignée noirâtre, dont les membres robustes sont couverts delongs poils roides, et dont la taille ordinaire est de 6 à 8 centimètres. Cest elle que nous prendrons pour ty- pe, et dont nous dé- crirons les mœurs. La demeure de la mygale aviculaire consiste eri une coque d’un tissu soyeux, très - blanc, demi - transparent, qui à une forme oblongue plus ou moins gran- de, suivant l’âge et la taille de l’araignée qu'elle renferme ; l'ouverture est à sa partie supérieure, et son extrémité infé- rieure est arrondie et se termine en cul-de-
MYGALE. 71
sac. On trouve cette coque, soit entre les feuilles des vé- gétaux rapprochées et maintenues par des fils nombreux, soit sous l'écorce des grands arbres, soit dans les in- terstices des tas de pierres , ou aussi dans les endroits les plus obscurs et les plus retirés des habitations.
La mygale ne construit pas de toile, mais tend autour de sa demeure de longs fils d’une force telle, qu'ils re- tiennent, non-seulement les plus gros insectes, mais encore les oiseaux -mouches et les petits reptiles dont elle fait sa nourriture.
Pendant tout le jour, la mygale reste blotrie et immo - bile dans sa coque, la tête tournée en haut, du côté de l'ouverture ; mais aussitôt que le soleil se cache, on la voit sortir de sa retraite, se mettre en mouvement et parcourir les environs avec une rapidité étonuante, chas- sant les insectes, saisissant les plus redoutables d’entre eux avec ses puissantes chélicères, grimpant avec agi- lité sur les arbres, pénétrant dans le nid des colibris, et suçant leurs œufs ou le sang de leurs petits.
En effet, il est à peu près certain que les plus grandes mygales font la chasse aux oiseaux : Milbert, dans son Voyage à l'île de France, dit : «Je trouvai dans quelques « toufles de bambou des araignées d'une grosseur mon- « Strueuse. Un petit bengali s'était pris dans leurs filets « perfides, je me hâtai de le délivrer des atteintes de ces « odieux insectes (1). M. Perty a confirmé le fait et a prouvé que le naturaliste Langsdorf s'était trompé en di- sant que les avicuculaires du Brésil ne se nourrissent que de fourmis, de mouches, de guëpes, et non d'oiseaux.
(1) Cette observation parait s'appliquer à une épéire du genre néphile ; car M. Vinson dit que j'le de France ne nourrit aucune espèce de mygo- liformes.
.
72 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
Suivant quelques voyageurs, il n’est pas rare de voir, lorsqu'on se promène le soir aux environs de Cayenne, une grande quantité de mygales aviculaires, courir sur le tronc des arbres qui bordent les avenues, et se laisser tomber à terre, suspendues à un fil comme le font les chenilles.
Lorsqu'elle a pondu ses œufs, qui sont gros et au nombre de 1800 à 2000 (1), suivant M. Moreau de Joannes , elle les entoure d’un tissu soyeux très-blanc, composé de trois couches dont l'intermédiaire est plus mince et non recouverte de bourre comme les deux au- tres ; lorsque l’aranéide femelle a terminé sa ponte et achevé son cocon, ce qui a lieu pendant la nuit, elle le place er sûreté, non loin de sa coque, et veille sur lui assidûment. M. Guérin a, dans sa collection, un cocon de mygale qui est couvert de petits cynips, qui y avaient, sans doute, introduit leurs œufs. Ce cocon a à peu près 8 centimètres de diamètre, et contenait les jeunes éclos qui avaient 6 millimètres de longueur.
Les mygales sont l’effroi des peuples parmi lesquels elles vivent; on leur fait partout une guerre acharnée ; on les désigne dans les colonies sous le nom d’araignées- crabes, probablement à cause de leur taille ; mais ce nom conviendrait mieux aux philodrômes etaux thomises, qui marchent de côté comme ces crustacés, et qui présen- tent parfois aussi de grandes dimensions. La morsure de ces araignées est douloureuse à cause de la puissance de leurs armes; mais leur venin paraît avoir moins d'ef- fet que celui d'araignées d’une taille beaucoup moindre, telles que les tarentules, les latrodectes, etc.
(1) Je suppose qu'il y a erreur: peu d’aranéides pondent plus de cent œufs.
MYGALEÉ. 13
: Azara a eu plusieurs de ses nègres mordus par de grandes aviculaires de l'Amérique méridionale; il re- marque qu'il est souvent résulté de ces morsures une fièvre de vingt-quatre heures, quelquefois accompagnée d'un peu de délire, dans les grandes chaleurs, mais qu’elles n’eurent jamais de suites fâcheuses.
Voici les quelques détails que M. Lucas donne sur deux grandes mygales d'espèce particulière (mygale bicolor, Luc. ) qu'il reçut vivantes de Bahia, et qu'il garda pen- dant plusieurs mois à Paris :
« Afin de les laisser dans les conditions climatériques « favorables, dit M. Lucas, je les confiai au gardien de « la ménagerie des reptiles; ces individus, qui étaient « des mâles, furent placés séparément dans de grandes « cages, et, après un mois de séjour environ, les parois « de cette cage et les compartiments qui les séparaient « furent tapissés de soie; elles construisirent aussi des « toiles plus ou moins irrégulières, assez grandes, à tissu « fin, serré, et sur lesquelles elles se tenaient ordinai- « rement presque immobiles pendant le jour; dans lanuit « elles étaient au contraire très-agiles, erraient çà et là « et couraient après leur proie, qui consistait en grillus « domesticus. Dans chacun des compartiments, on avait « placé une soucoupe assez grande contenant de l’eau, «et j'ai remarqué que ce liquide était promptement ab- « sorbé. En effet, j'ai appris du gardien qui les soignait « que l’eau était renouvelée tous les deux jours environ. « Non-seulement ces arachnides se plaisent à absorber «le liquide en y plongeant les organes de la mandu- « cation, mais elles trouvaient aussi une certaine satis-
« faction à y placer toute la région sternale de leur « COTPS.
_
«Ges mygales ont vécu pendant un laps de temps as-
74 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES,.
«sez long. Placées dans la ménagerie des reptiles, vers « les premiers jours d'avril, la première mourut dans les « premiers jours d'août, et la seconde succomba vers le « commencement de novembre. »
La mygale de le Blond doit être signalée à cause de sa taille supérieure, de ses pattes plus longues, de son corselet moins velu, de sa couleur fauve plus claire, et de sa grande vulgarité dans l'Amérique du Sud.
Une mygale de le Blond vivante appartint aussi à M. Lucas, elle était comme engourdie, se laissait ca- resser Sans opposer de résistance; elle ne put vivre que quelques mois.
M. Sallé, qui a observé à Saint-Domingue des mygales de cette espèce, a remarqué que ces aranéides se tiennent sous les pierres, et que, lorsqu'on les tourmente, ou qu’on veut les saisir, elles se placent sur le dos du céphalo- thorax, et se défendent avec leurs pattes et les longs cro- chets qui arment leurs mandibules. M. Sallé dit aussi que les habitants de Saint-Domingue redoutent beaucoup ces aranéides.
Les espèces qui habitent les iles de la Nouvelle-Hol- lande ont un aspect différent de celles de l'Amérique ; leurs pattes, plus courtes, sont plus grosses er portées latéralement, ce qui leur donne un aspect thomisiforme.
La mygale cafrérienne du midi de l'Afrique et com- mune au Cap, est également grande et brune ; ses pattes sont courtes, comparées au volume du corps.
Une espèce qu’il est impossible de passer sous silence, malgré son extrème rareté, est la mygale européenne. Cette arénéide, qui est espagnole, quoique inférieure sous le rapport de la taille à la plupart des espèces exo- tiques, est cependant la plus grosse araignée du conti- nent européen,
3
MYGALODONTE.
7° GENRE. MYGALODONTE, Zygalodonta, Eug. Simon. (Mygale, oùovc, dent.)
Synonymie : Mygale, Walckenaer; Tarentula, Brown; Clénizes, Latreille ; Némésis, Savigny.
Yeux, semblables à ceux des mygales.
Mächoires, non dilatées en palettes.
Pattes, effilées à leur extrémité, tarse allongé, avec des griffes terminales; articulations armées d’éperons, surtout chez les femelles.
Palpes, d'une prodigieuse longueur, servant à la locomotion.
Mandibules, fortes, pourvues, à l'extrémité de leur tige, de pointes ou lamelles cornées, droites, formant un rà- teau qui leur sert à creuser. la terre.
Couleur, brun noir ou jaune vif, toujours uniforme; corps lé- gèrement velu.
Taille, les plus grandes ont de 3 à 4 centimètres, mais ordinai- rement elles sont plus petites.
Patrie, elles sont propres à l’ancien monde {nidulans excepté), et la plupart se rencontrent en Europe.
Habitudes, aranéides mineuses, creusant en terre des terriers profonds, qu'elles garnissent de toiles et qu'elles ferment d’un opercule mobile.
ESPÈCES.
M. recluse, M. nidulans, Jamaïque. { M. cœmentaria 9, }
M. maconne 1 Ë $ ? ÜM. carminans & , |
France méridionaie.
M. pionuière, M. fodiens, Walckenaer, Europe, Asie. M. ariane, M. ariana, Walckenaer, Europe, Corse. M. graja, M. graja, Koch, Europe orientale. M. cellicole, M. cellicola, Savigny, Égypte.
M. sicilienne, M. sicula, Latreille, Sicile.
M. barbare, M. barbara, Lucas, Algérie.
M. gracilipède, M. gracilipes, Lucas, Algérie.
M. africaine. M. africana, Lucas, Algérie,
. 76 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
Je suis le premier à employer le mot mygalodonte. Les araignées dont se compose cette nouvelle coupe gé- nérique étaient réunies aux mygales par Walckenaer, dans sa famille des digitigrades mineuses ; Latreille les appela, plus tard, cténizes ; mais il ne put lui-même éta-- blir ce genre, de sorte que cette dénomination est restée inconnue. Je préfère le mot de mugalodonte, parce qu'il exprime à la fois que ces araignées sont de véritables mygales, et qu'elles ont des dents, c'est-à-dire, de petites pointes cornées dentiformes, rangées régulièrement au milieu de longs poils, sur le bord interne des mandibules; de sorte que l’araignée peut, en grattant le sol, s’y pra- tiquer un trou, qu’elle tapisse ensuite d’une toile douce, et qu'elle ferme d'un opercule ou couvercle. Les myga- lodontes, beaucoup moins nombreuses que les mygales, s’en distinguent à première vue par une taille trois à cinq fois moindre ; ce sont les mygaliformes d'Europe; elles vivent à la fois dans le midi de ce continent, le nord de l'Afrique et l'Amérique septentrionale. Leur industrie re- marquable a depuis long-temps attiré l'attention des observateurs.
ESPÈCES PRINCIPALES.
Mygalodonte maçonne.— M. pionnière. — M. recluse.
L'espèce la plus commune et la mieux connue de ce genre est la mygalodonte maçonne; c'est une araignée de grande taille pour l'Europe, <ar elle a près de 12 milli- mètres; son corps, gris de souris, présente une bande crénelée brune sur l'abdomen; le mâle a une teinte plus rougeûtre. C’est elle que je prendrai pour type et dont je décrirai les mœurs intéressantes.
Lex PRE ridére =
MYGALODONTE, 1
L'industrie extraordinaire de cette araignée a été étu- diée, pour la première fois, en 1758, par l'abbé Sauvage.
Elle se creuse un terrier en forme de boyau de 30 à Go centimètres de Fig. 31. profondeur , du même diamètre partout (4 à 5 cen- timètres) et assez large pour qu’elle puisse s’y mouvoir à volonté: elleta- 4 pisse ses parois d'une toile fine, blanche et adhé- ’ rente à la terre; 7; soit pour empê- 7 cher les éboule- 7Z ments, soit pour garantir SON Corps délicat du contact de la terre. Elle ferme ce trou avec un opercule ou couvercle qui lui Terrier de la mygalodonte. sert à la fois de porte et de couverture; il est formé de différentes couches de terre détrempées et unies entre elles par des fils. Son contour est parfaitement rond; le dessus, qui est à fleur de terre, est plat et raboteux; le dessous est convexe, uni et tapissé de fils gros et nom- breux, qui s’attachent sur l’un des côtés de l'ouverture du trou et forment ainsi une charnière solide et mobile que l’araignée ouvre et ferme avec une grande facilité.
78 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
Cette charnière est toujours fixée au bord le plus élevé de l'entrée, de manière que le couvercle retombe et se ferme par sa propre pesanteur, effet qui est encore facilité par l'inclinaison du terrain qu’elle choisit.
Lorsque l’on essaye d'ouvrir cette porte, l’araignée se cramponne à sa face inférieure, et aux parois du tube, avec ses mandibules et les griffes de ses pattes, elle la retient avec beaucoup de force; de sorte que lorsqu'on soulève l'opercule, on sent une résistance qui s'effectue par sae- cades. Si l’on enlève ce couvercle, le lendemain on en trouve un autre construit à l'entrée du même tube.
C'est pendant la nuit que les mygalodontes creusent la terre avec les griffes de leurs pattes et les dents qui garnissent leurs mandibules; c'est aussi la nuit qu’elles sortent de leur retraite, pour chasser leur proie, dans les environs; ou qu'elles se mettent en embuscade der- rière leur opercule entr'ouvert, pour guetter les fourmis et les insectes que le hasard fait passer près de là.
Le fond du trou est rempli de débris de toutes sortes : de petites branches, de détritus d'insectes, etc.
C’est sur le penchant des collines stériles, exposées au soleil, sans végétation, exemptes de rochers et de petits cailloux, que l’on trouve les mygalodontes; il faut un œil exercé pour découvrir leur terrier, tant la rainure capillaire, qui dessine le contour de leur opercule, a de finesse.
Cette araignée pond en septembre et en octobre; à cette époque, elle devient méchante et cherche à mordre quand on veut la saisir, ou qu'on menace de vouloir tou- cher à ses œufs: en été, au contraire, elle est timide et se sauve au moindre bruit.
Son attachement pour ses petits parait assez grand,
MYGALODONTE, 79
car elle cohabite avec eux, longtemps après leur naissance, ainsi qu'avec son mâle, qui alors, chose assez rare, par- tage les soins de la famille.
Le mâle, beaucoup plus rare que la femelle, n’était pas connu des anciens auteurs, ou était regardé comme formant une espèce distincte.
La mygalodonte pionnière, qui diffère de la mygalo- donte maçonne par un corselet plus large, plus carré et plus élevé, habite la Sicile et la Corse; on la trouve sur- tout sur le bord des chemins. M. Audoin a parfaitement décrit sa demeure, d’après un petit bloc de terre, qui renferme plusieurs de ses tubes, et qui appartient à la collection du muséum.
Les parois du trou creusé dans la terre argileuse, sont garnies à l'intérieur d’une couche de mortier plus so- lide, comme l'intérieur d’un puits, et pouvant très-bien être isolé de la masse qui l'entoure; ce mortier est uni avec beaucoup de soin à l’intérieur du tube, mais il est raboteux et sans préparation à l'extérieur; de plus, les parois internes sont tapissées d’une double couche de soie très-fine.
L’opercule est un disque plus large en haut qu'en bas, qui clôt hermétiquement l'ouverture ; car son rebord, ainsi que l'entrée du tube, est taillé en biseau en sens inverse, de sorte que lorsque la porte est fermée, elle ne laisse passer aucune parcelle d'air et aucun insecte, quelque petit qu'il soit. Cet opercule est formé de plus de trente couches de terre et de soie superposées ; il se meut à l'aide d’une charnière de soie comme celui de la maçonne ; son bord présente une quantité de petits trous qui ser- vent à l'araignée pour passer l'extrémité de ses pattes et pour retenir sa porte, lorsqu'on veut l'ouvrir.
s0 HISTOIRE NATURELLE DES APAIGNÉES.
Lorsque la pionnière a pondu, elle calfeutre cette ou- verture, et ne prend aucune nourriture jusqu’à ce que sa famille soit en état de se fabriquer des demeures et de pourvoir à son existence.
Le muséum possède le tube de la mygalodonte recluse; il ressemble à celui de la maconne, seulement son entrée paraît être fermée par deux opercules ou valves que Brown à figurés.
La morsure de cette grande araignée (4 à 5 centimètres) cause une vive douleur, et est redoutée des habitants de l’île de la Jamaïque, où on la rencontre.
Les plus grands ennemis des mygalodontes mineuses sont les fourmis, qui, en s’introduisant dans leurs trous, y occasionnent des dégâts irréparables, surtout lorsque ces insectes sont en nombre considérable, ce qui arrive souvent.
CYRTOCÉPHALE. 81
$” Gexre. CHRTOCÉPHALE, Cyrlocephala, Lucas.
(xugrès, bossu ;-xewaxkh, tête.)
Yeux, huit, petits, rapprochés sur la partie antérieure du cor- selet, où ils sont groupés sur trois rangs : l’antérieur et le postérieur formés de deux yeux, l'intermédiaire de quatre.
Lèvre, courte, arrondie à son extrémité.
Mächoires, étroites et allongées.
Palpes, très-allongés, insérés à l'extrémité des mâchoires.
Mandibules, robustes, fort avancées, plus ou moins épineuses
à leur partie antérieure, pourvues de crochets en forme de croissant assez allongés.
Corselet, court, bombé et arrondi à sa partie antérieure, dé- primé à sa base et sur les parties latérales.
Abdomen, gros, allongé, à peu près de forme oblongue, cepen- dant plus large postérieurement, un peu plus long que le corselet.
Pattes, robustes, courtes, dans l'ordre suivant pour la lon- gueur : 4, 2,1,3.
Couleur, brun roussâtre, jaune doré, roux clair avec des taches foncées, peu marquées.
Taille, longueur de 24, 30 à 35 millimètres.
Patrie, Algérie.
Habitudes, aranéides mineuses, creusant des trous très-pro- fonds, garnis de toile, mais sans opercule.
ESPÈCES. C. de Walckenaer, C. Walckenaerii, Lucas, Algérie. C. terricole, C. terricola, Lucas, Algérie. C. des pierres, C. lapidaria, Roulin, ile de Cuba.
Ge genre se compose de trois araignées qui ont le port et l’aspect des mygales, mais qui se rapprochent 6
. 82 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
davantage des atypes par la disposition de leurs yeux : aussi les cyrtocéphales doivent-elles être placées entre ces deux grands genres, car elles établissent entre eux un passage naturel. C’est à M. Lucas que l’on doit la découverte de ces deux curieuses mygaliformes en Al- gérie (1).
L'industrie des cyrtocéphales est celle de l’atype ; aû moyen de leurs mandibales armées de râteau, elles creu- sent en terre des trous très-profonds et obliques, qu'elles tapissent à l’intérieur d’une couche de soie fine et serrée ; elles n’en recouvrent pas l'ouverture d’un opercule, comme le font les mygalodontes, mais elles jettent sim- plement des fils en tous sens pour en défendre l'entrée.
(1) Lucas, Exploration scientifique de l'Algérie. (1840,41,42.)
ATYPE. 33
9° GENRE. ATYPE, d/ypa, Latreille. (äruros, mal conformé; à privatif; rürow, former.)
Synonymie: Oletera, Walckenaer.
Yeux, huit, ramassés et groupés sur le devant du corselet; les six antéricurs formant latéralement deux triangles, dont le sommet est dirigé en avant; les deux autres situés au milieu entre les précédents et sur une ligne transverse.
Lèvre, petite, semi-ovalaire, insérée sous les mâchoires.
Mâchoires, divergentes, dilatées à la base, à extrémité supé- rieure terminée en pointe. :
Palpes, insérés sur la dilatation de la base des mâchoires.
Mandibules, énormes, horizontales, très-proéminentes, gar- nies de trois pointes.
ig. 32.
Fig at
Corselet, volumineux, plus large et plus long que l'abdomen.
Abdomen, petit, ovoide, grossissant un peu vers l'anus.
Pattes, allongées, fines, peu inégales entre elles, dans l'ordre suivant pour leur longueur relative : 4,1, 2,3.
Couleur, noir profond, à reflets rougeâtres ou bleuâtres. Taille, 6 a 9 millimètres. Patrie, Europe méridionale.
IHabitudes, aranéides chasseuses, se creusant des souterrains
qu'elles garnissent d'un tube de soie, dont une partie pend au dehors.
ESPÈCES. A. de Sultzer, A. Sullserii, Sultzer, Europe méridionale. A. bicolore, A. bicolor, Lucas, Europe méridiorale.
Le genre atype est intéressant en ce qu’il renferme la seule mygaliforme qui habite les environs de Paris. 11 est
S4 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
caractérisé par l'énorme grandeur de son corselet et de ses mandibules, par la finesse et la brièveté de ses pattes, mais surtout par la forme de ses mâchoires qui sont étalées en palettes, ce qui le différencie des autres my- gales; il s'en rapproche néanmoins par la position des yeux et la forme générale du corps qui, bien que plus exagérée est celle d’une mygaliforme. C’est à un naturaliste suisse, à Sultzer, que l’on doit la découverte de l'espèce qu'il nomma oletera picea, et qui reçut ensuite le nom d’oletera atypa, de Walckenaer, et d'atypa Sulizerii, de Latreille. ,
ESPÈCE PRINCIPALE.
Alype de Sullzer.
L'atype de Sultzer est une araignée de taille moyenne. qui se reconnaît à la grandeur démesurée de son corselet et de ses mandibules, à la brièveté de ses pattes et à sa belle couleur noire, qui peut cependant présenter une teinte rougeâtre ou bleuâtre ; elle habite l'Europe méri- dionale et moyenn”, où on la rencontre surtout dans les pays montueux, comme la Suisse, les Pyrénées, l'Au- vergne et principalement le Jura; on la trouve aussi de temps en temps, mais accidentellement, aux environs de Paris, à Montmorency, à Sèvres, sur les coteaux de Belle- vue, dans les bois de Meudon, de Compiègne, de Fon- tainebleau. Les environs de Bordeaux, de Lyon et les plaines fertiles de la Normandie ont fourni des variétés curieuses de coloration, qui ont été prises à tort pour des espèces distinctes.
L'atype, suivant Latreille, se creuse dans les lieux hu- mides une galerie souterraine, cylindrique, d'abord ho-
ATYPE. 85
rizontale, s’inclinant ensuite, et profonde environ de 1 à 2 décimètres ; elle en tapisse l’intérieur d’un tuyau d'une soie blanche, très-serrée; ce tube, qui a le mème dia- mètre que le trou, est maintenu au moyen de petites branches et de brins d'herbe; il se prolonge au dehors de l'ouverture pour la protéger; il a dans cette portion libre une longueur d'un décimètre environ. C'est au fond de cette demeure que l'atype se tient immobile pendant le jour, les pattes ramassées sous le corps; c’est encore là que la femelle pond ses œufs. Elle en forme une masse ovoïde, qu'elle enveloppe d’une toile blanche, qu’elle fixe par les deux bouts avec de la soie, et qu’elle place sur une espèce de coussin formé d’un flocon de soie blanche, entrelacé avec des fibres de plantes, et qui garantit le fond de ce trou de l'humidité de la terre. Walckenaer a trouvé à Sèvres, le 18 septembre, les jeunes éclos dans un cocon, au nombre de trente-deux. Lorsqu'on saisit l’atype, elle fait la morte en rapprochant ses pattes sous son corps. Sa vie paraît très-délicate.
M. Lucas vient de décrire dans les Annales de la Société entomologique, les mœurs d’une atype qu'il observa près de Saint-Germain; ce qu’il vit est si conforme à ce qui précède, qu'il est inutile de le reproduire ici (1).
(1) Lucas, Annales de la Société entomologique, 1859,
865 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
10° GENRE. CALOMMATE, Calomñmala, Lucas.
(xa)ds, beau; Suux; œil.)
Yeux, huit, formant trois groupes, dont deux latéraux en Fig. 33. triangles de trois, et un antérieur de deux en
e °° ligne droite; le tout forme un triangle dont le + 2 sommet est tourné en avant.
Lèvre, petite, arrondie, courte, plus large que haute, insérée entre la base des mâchoires.
Mâchoires, très-allongées, étroites, recourbées en arrière, di- vergentes, à extrémité terminée en pointe arrondie.
Palpes, peu allongés, grèles.
Corselet, grand, allongé, ovalo-quadrangulaire, tête large, partie postérieure arrondie, non rétrécie.
Abdomen, court, globuleux.
Pattes, peu allongées, dans l’ordre suivant pour la longueur : la quatrième et la deuxième presque égales, puis la première et la troisième; la première paire est plus grêle que les autres.
Couleur, fauve clair.
Patrie, Brésil.
Habitudes, inconnues.
ESPÈCE. C. fulvipède. €. fulvipes, Lucas, Brésil.
Le genre calommate ne devra pas nous arrêter long- temps, car il ne renferme qu'une seule espèce améri- caine d'une grande rareté, et imparfaitement connue; son principal caractère est, comme on l'a vu, la disposi- tion des yeux, qui ne sont pas ramassés en une seule masse, mais disséminés sur tout le front, en formant trois groupes. M. Lucas l'avait d'abord décrite comme une espèce du genre sphodros ; mais cet entomologiste re- connut bientôt que son sphodros futvipes devait former un genre particulier, auquel il donna le nom de calommate.
ACANTHODON. 87
11° GENRE. ACANTHODON, Acanthodon, Guérin.
(äxav@x, épine; oùovs, dent.)
Yeux, huit, sur trois lignes dont l’antérieure est composée de deux yeux rapprochés, l'intermédiaire de deux un peu plus distants, et la postérieure de quatre; cette der- nière est courbée en demi-cercle; les quatre intermé- diaires forment un carré.
Lèvre, petite, étroite, allongée en parallélogramme ou en triangle tronqué.
Mâchotres, ovalaires, allongées et renflées dans leur milieu, écartées et divergentes.
Palpes, allongés, pédiformes, insérés à l'extrémité des mà- choires.
Mandibules, larges, courtes, fortes, en forme de clous, ayant à l'extrémité de la tige, une espèce de râpe formée par de très-petites dents; onglets courbes, assez allongés.
Corselet, ovalaire, long, rétréci et élevé en avant, aplati sur les côtés et en arrière. Abdomen, ovale, étroit, allongé.
Pattes, fortes, renflées, assez allongées, dans l’ordre suivant : k, 1, 3, 2.
Couleur, corselet brun marron vif, abdomen brun pâle terne velu.
Taille, 20 à 30 millimètres. Patrie, Brésil. Habitudes, inconnues. ESPÈCE.
A. de Petit, A. Petitii, Guérin, Brésil.
Ce genré à été fondé par M. Guérin, sur une arach- nide rapportée du Brésil, et décrite par lui dans les
88 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
archives du voyage de la Favorite; elle est une des plus remarquables de la famille, en ce qu’elle associe à la fois les caractères des mygales, des sphodros et des ério- dons; néanmoins ses yeux permettront toujours de là distinguer, et leur disposition même unit intimement l'a- ” canthodon à la calommate, et les mygaliformes aux scy- todiformes.
SPHODROS. 89
12° GENRE. SPHODROS, Sphodros, Walckenaer. (syoëpès, vif, véhément.)
Synonymie : Pachiloscelis et Cratoscelis, Lucas; Actinopus, Perty, Lucas, Koch.
Yeux, huit, formant un groupe dilaté transversalement sur la
Fig.34 partie antérieure du céphalo-thorax et au-dessus 2... des mandibules; trois de chaque côte, formant 2e e°
deux triangles latéraux, dont le sommet est dirigé en avant, les deux autres situés entre les antérieurs sur une ligne transverse presque droite. Lèvre, allongée, étroite, s'avançant entre les màchoires. Mâchoires, divergentes. allongées, fusiformes ou cylindroiïides. Palpes, très-allongés, pédiformes, insérés latéralement à l'extrémité des mâchoires. Mandibules, dirigées en avant, proéminentes. Corselet, large et épais, plus volumineux que l'abdomen. Abdomen, de forme ordinaire, ovalaire, arrondi. Pattes, grosses, robustes, courtes et renflées. Couleur, brun noir, fauve ou noir profond, quelquefois des taches d'un brun plus rouge. Taille, 2 à 5 centimètres. Patrie, Amérique ; une seule espèce vit en Algérie. Habitudes, aranéides chasseuses, creusant des terriers pro- fonds, qu'elles tapissent d'une bourse de scie, dont
une moitié sort du sol, et au fond de laquelle elles se renferment.
ESPÈCES.
ua
. d’'Abbot, S. Abboli, Walckenaer, Géorgie américaine.
S. de Walckenuer, S. Walckenaerii, Lucas, Brésil.
S. nigripède, S. nigripes, Lucas,
S. d'Audouin, S. Audouini, Lucas, Amérique du Nord. S. tarsale, S. larsalis, Perty, Brésil.
S. de Lucas, S. Lucasii, Walckenaer, Brésil.
S. de Perty, S. Perlyi, Lucas, Amérique du Sud. S. édificateur, S. edificalor, Westwood,
S. algérien, S. algericus, Lucas, Algérie.
S. cuirassé, S. loricatus, Kock, Amérique.
S, longipalpe, S, longipalpis, Kock, Amérique.
. 90 : HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES,.
Après le genre mygale, le genre sphodros est, de la fa- mille des mygaliformes, le plus nombreux en espèces; il habite presque exclusivement l'Amérique, et n’a que quelques rares représentants en Afrique et en Asie ; l'Europe et l'Océanie en sont dépourvues. Les araignées dont il se compose, quoique plus petites que les my- gales, sont fortes, trapues et robustes; la longueur en- core plus considérable de leurs palpes, leur donne une physionomie spéciale ; quant aux caractères anatomiques, la bouche est celle des mygales, mais les yeux, plus écartés, rappellent ceux de l’ériodon. Depuis longtemps le voyageur" Perty avait séparé les sphodros des autres mygales, sous lenom d’actinope, qui a été souvent adopté par les auteurs, et auquel furent successivement substi- tuées les dénominations de pachiloscelis, de cratoscelis, etenfin par Walckenaer, de sphodros, qui a prévalu à cause de l'autorité de l’auteur. Les mœurs de ces ara- néides sont à peu près semblables à celles de l'atype, c’est à-dire qu’elles se creusent en terre des trous assez profonds, larges, à ouverture étranglée, et qu’elles en tapissent l'intérieur de couches de soie fine, blanche et serrée, qui forment un sac, dont la moitié sort du sol. L’a- ranéide se tient ordinairement au fond de cette demeure pendant le jour, mais en sort au crépuscule pour chasser, Comme toutes les mygaliformes mineuses, les sphodros poudent au fond de leur trou, et v construisent le cocon protecteur de leurs œufs: mais leur tendresse pour les jeunes, lorsqu'ils sont éclos, est plus extraordinaire, ear ils les portent sur le dos de leur corselet et de leur abdomen, comme le font quelques sarigues du nouveau continent, et aussi comme les Ivcoses parmi les arai-
nées,
ERIODON., é 91
13° GEXRE. ERIODON, E7rtodon, Guérin. (£er, particule augmentative; oûov<, dent.)
Synonymie : Missulèna, Walckenaer.
Yeux, huit, disséminés sur tout le devant du corselet: six for-
Fig. 35. mant un triangle dont le sommet est dirigé en ® e avant, les deux autres situés au milieu de ce e eo
e ‘ .
"| triangle, sur une ligne transverse.
Lèvre, allongée, ayant la forme d'un parallélipipède étroit, s’avancant entre les mâchoires, séparée du sternum par un sillon.
Mächoires, larges, grandes, à base dilatée; elles sont diver-
gentes et leur extrémité se projette en pointe arrondie.
Mandibules, courtes, grosses, renflées, munies de trois ran- gées de pointes qui forment un râteau.
Palpes, allongés, pédiformes, insérés sur les dilatations laté- rales des mâchoires.
Corselet, très-grand, à peu près carré, presque aussi large à sa partie antérieure qu'à sa partie postérieure.
Abdomen, plus long et plus large que le corselet.
Pattes, courtes, renflées, les postérieures les plus longues.
Couleur, brun foncé, mandibules luisantes, corps très-velu.
Taille, assez grande.
Mæurs, inconnues.
Patrie, Monde maritime, Nouvelle-IMllande.
ESPÈCE, E. herseuse, E. occaloria, Walckenuer, Nouv.-Hollaude, Tasmanie,
Quoique très-rare, ce genre est connu depuis long- temps, et fut d'abord décrit par M. Guérin sous le nom d'ériodon, et puis par M. Walckenaer sous celui de missulène. L'unique espèce qu'il renferme, bien que dif- {érant beaucoup des autres mygaliformes par la dispo-
. 92 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
sition de ses yeux, sur trois lignes assez écartées, ap- partient évidemment à cette famille, et ne peut-être rapprochée que des atypes, ou mieux des sphodros. Comme le fait remarquer Walckenaer, l'aspect général de cette aranéide a des analogies plus apparentes que réelles avec quelques érêses.
On ne sait rien de précis sur le genre de vie de cette singulière araignée ; mais la conformation de ses mandi- bules pourvues de râteaux, et le récit d’un voyageur as- sez récent, semblent prouver qu'elle se creuse en terre un terriercomme les mygalodontes, et qu'elle le recouvre d'un opercule mobile.
—— 0-09 0 0——
DRASSIFORMES. 93
TROISIÈME FAMILLE.
DRASSIFORMES., E.s.
Si les limites, que j'ai données aux deux premières familles, avaient été reconnues plus ou moins compléte- ment par la plupart des auteurs, il n'en est pas de même de celle-ci, à laquelle j'accorde plus d'extension qu'on ne le fait ordinairement, et que je présente avec une subdi- vision nouvelle.
Ainsi les filistates, rangées dans les mygales par Wale- kenaer, la ségestrie, que quelques auteurs considèrent comme un type de famille, l'argyronète elle-mème, dont les mœurs sont si singulières, y sont classées à côté des drasses et des clubiones, qui sont les seuls représentants normaux de cette série d’aranéides.
Toutes les araignées qui composent ce groupe, quoique différentes au premier abord, à cause de certaines parti- cularités de leur structure ou de leurs mœurs, sont ce- pendant étroitement unies par une même physionomie et par des caractères communs.
Le corselet est moyen ou petit, plus étroit en avant qu'en arrière, glabre et luisant. —- L’abdomen est ovale ou oblong, étroit et très-long, surtout chez les femelles, terminé par six filières disposées en faisceaux, toutes
94 HISTOIRE NATURELLE DES 7 PIE
égales, se renfonçant dans une petite cavité, ou faisant saillie à l'extrémité de l'abdomen; les pattes sont courtes et robustes, le plus souvent luisantes et glabres ; laqua- trième paire est la plus longue: dans le repos, elles sont ramassées au-dessus du corps; dans la marche, celles de la première paire sont infléchies en dedans. — Pattes- mâchoires courtes et ne servant qu'accidentellement à la marche; à coxopodites toujours largement étalés, plus ou moins penchés sur une lèvre qui est presque toujours de forme ovale ; à article terminal, peu différent dans les deux sexes. — Yeux toujours placés sur le devant du cor- selet, presque égaux et semblables entre eux ; il yena deux principaux au milieu plus gros que les autres, et dont la position est invariable; de chaque côté se voient les yeux latéraux, dont le placement et le nombre diffé- rencient les genres. En effet, tantôt il y en a trois, d'au- tres fois il n’y en a que deux ; un genre seulement en est complétement dépourvu.
Quelques espèces, comme nous le verrons plus loin, sont remarquables par l'existence de trachées en même temps que de sacs pulmonaires: ceux-ci sont toujours au nombre de deux. Toutes vivent plusieurs années et font des pontes successives; aussi ont-elles une poche copu- Jatrice plus ou moins développée.
Classification. Six, deux ou zéro yeux, — quatre stigmates.. . . .. 2. SÉGESTRIENS. Müü rs Yeux groupés comme ceux des mygales. 1. FILISTATIENS. ITS Yeux sur deux lignes, équidistants. . 3. DRASSIENS. deux stigmates.
Yeux groupés comme ceux des épéires. 4. ANYPHÆNIENS.
fatiié, ut “Re 4
FILISTATE. 95
qre ru FILISTATIENS ou MYGALO-DRASSES. E. $.
Yeux, huit, trois de chaque côté en parenthèse, deux mé- dians, — mandibules petites, courtes, mais horizontales dans les deux sexes, — pattes ordinaires dans la femelle, très-lon - ques dans le mâle, — deux stigmates.
14° GENRE. FILISTATE, Z'ilistata, Walckenaer. (Filum, fil; stare, ériger.)
Synonymie : Teralodes, Koch.
Yeux, au nombre de huit, inégaux, groupés sur le devant dn
Fig. 3%. céphalo-thorax, sur un petit mamelon que celui-ci
AE présente au-dessus de l'insertion des mandibules;
® 9 trois de chaque côté, ovalaires, disposés en triangle;
deux intermédiaires fort petits, ronds.
Lèvre, allongée, dilatée et pointue à son extrémité, séparée du sternum par un sillon transversal.
Mâchoires, allongées, dilatées à la base, entourant compléte- ment la lèvre.
Palpes, de longueur médiocre dans la femelle, pédiformes dans le mâle.
Mandibules, inclinées, presque horizontales, petites, soudées
à la base, crochet rudimentaire s'opposant à une petite
apophyse placée au côté interne du corps de la man- dibule.
Corselet, déprimé, ovale, pointu en avant.
Abdomen, ovale, obtus, plus long que le corselet; une seule paire d'ouvertures respiratoires.
Pattes, de longueur médiocre dans les femelles, très-allongées dans le mâle, peu inégales, dans l'ordre suivant pour la longueur relative : 4, 2, 4, 3.
Filières, non saillantes.
Couleur, brun fauve, uniforme, pâle en dessus, rougeûtre en dessous.
« . 96 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
Taille, médiocre, 12 millimètres.
Patrie, littoral de la Méditerranée, Sénégal, nord de l'Amé- rique.
Habitudes, arantide tubicole et lucifuge, se retirant dans les cavités d'arbres et de rocher, pour y construire une demeure en entonnoir, avec des fils rayonnant à son orifice.
ESPÈCE.
F. Bicolore, F. bicolor, Walckenaer, Europe, Afrique, Amérique.
Walckenaer, en plaçant la filistate parmi les mygales, me semble s'être mépris sur le rang que doit occuper dans la classification cette singulière araignée, qui com- pose à elle seule le genre filistate et la tribu des mygalo- drasses. En effet, quoique les yeux de la filistate, ainsi que son corselet, aient quelque analogie avec ceux des my- galodontes et des sphodros, elle s'éloigne du type général de la famille des mygales, par ses ouvertures respiratoires qui ne sont qu'au nombre de deux, et par l'insertion du crochet qui s'articule au côté interne des mandibules ; il est également impossible, comme le voulait Dugès, de l’associer aux scytodes, bien que la lenteur des mouve- ments et la configuration des mandibules révèlent quel- ques rapports éloignés; la disposition des organes les plus essentiels, des yeux surtout, s'oppose à ce rappro- chement.
Les véritables affinités des filistates sont avec les dys- dères et les ségestries ; en effet, comme on peut le voir par nos figures, la disposition des yeux de ces trois gen- res est identique ; celle de la filistate seule est complète ; dans la dysdère, ce sont les deux yeux inférieurs qui s’ef- facent; dans la ségestrie, ce sont les supérieurs. La forme générale et les mœurs confirment ces affinités.
FILISTATE. 97
Il est également impossible de confondre la filistate avec lun ou l’autre de ces genres, à cause du nombre différent de ses stigmates.
Les filistates ne creusent pas la terre, comme les myga- lides mineuses qui ont les mandibules pourvues d’un râteau, tels que les sphodros, les mygalodontes, les atypes, etc. ; mais elles choisissent pour établir leur de- meure, des trous accidentels, des cavités d'arbres, des anfractuosités de rochers, etc. ; là, elles filent, comme les dysdères et les ségestries, un tube d’une soie très-blan- che, qui à la forme d’un cylindre, dont l'ouverture, située à la partie supérieure, n’est pas fermée par un couvercle, mais simplement protégée par une quantité de fils pro- jetés en travers. Lorsqu'un insecte se prend dans ces fils, elle l'attaque avec beaucoup de prudence et de lenteur.
Quoique rare dans les lieux où elle se trouve, la filistate est une des araignées dont l'habitat est le plus étendu, elle se rencontre sur tout le littoral de la Méditerranée, tant dans le midi de l'Europe que dans le nord de l’A- frique ; on l’a aussi signalée au Sénégal, et tout derniè- rement dans l'Amérique du Sud. M. Léon Dufour l’a étudiée dans le royaume de Valence ; mais jamais elle ne s'est montrée dans le nord de l'Europe.
Un fait curieux, c’est la rareté du mâle; Walckenaer et Dufour ne l'avaient jamais vu; M. Lucas l’a trouvé, et figuré pour la première fois, dans son Exploration scientifique de l'Algérie. 11 est remarquable en ce que ses pattes sont d’une prodigieuse longueur et d’une excessive finesse. M. Lucas l'a toujours pris, errant lentement dans l’intérieur des habitations, à Constan- tine.
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| » 9s HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
2e TriBu. SÉGESTRIENS ou PuLMoNo-TRACHÉENS.
Deux stigmates pulmonaires, deux stigmates trachéens, — disposition des yeux incomplète ; toujours six yeux.
15° GENRE. SÉGESTRIE, Segestria, Walckenaer. (Segestre, toile, tapis (latin.)
Yeux, six, rapprochés; deux de chaque côté, l'un Fis- 37. au-dessus de l’autre; deux médians, sur EDS une ligne transverse.
Lèvre, allongée, étroite, un peu renflée dans son milieu et lé- gèrement échancrée à son extrémité.
Mâchoires, droites, très-allongées, assez étroites, portant un palpe de médiocre longueur sur leur base externe ; di- gital du mâle très-fin et conjoncteur pyriforme, plissé et creusé à l’intérieur.
Mandibules, grosses, fortes, bombées. peu allongées, verti- cales; crochet puissant, recourbé en dessous, reçu dans une rainure denticulée.
Corselet, grand, déprimé et ovalaire.
Stligmates, quatre.
Pattes, fortes, allongées, la première paire est la plus longue, la seconde ensuite, la troisième et la quatrième va- rient suivant les sexes.
Couleur, foncée et obscure, souvent noire, quelquefois métal- lique, corps velouté.
Taille, assez considérable; l'une d'elles atteint en France 2 centimètres.
Patrie, sur huit espèces, trois sont européennes, une est propre au nord de l'Afrique, trois sont de l'Amérique et une de la Nouvelle-Zélande.
Habitudes, aranéides tubicoles, construisant dans les trous des murs, les cavités souterraines, etc.,de longs tubes de soie, attenant à une petite toile dont le tissu est serré; cocon ovoide ou globuleux. :
SÉGESTRIE. 99
ESPÈCES. S. sénoculée, S. senoculata, Walckénaer, Europe, France. S. perfide, S. perfida, Walckenaer({), Europe, France. S. grèle, S. gracilis, Lucas, Algérie. S. rufipince, S. ruficeps, Guérin, Brésil. S. cruelle, S. sœva, Walckenaer, Nouvelle-Zélande. S. bavarique, S. bavarica, Koch, Europe méridionale. S. faible, S. pusilla, Nicolet, Chili. S. bizarre, S. singularis, Nicolet, Chili.
Les ségestries sont, de toutes les araignées européen- nes, celles qui ont le plus attiré l'attention, dans ces dernières années surtout. |
En effet, quoique ressemblant beaucoup aux autres araignées par leur forme , leur anatomie interne présente des particularités importantes, et la plupart des organes essentiels à la vie sont chez ce type profondément modi- fiés ; aussi le genre ségestrie devra-t-il être étudié d’une manière toute particulière; et, avant de décrire les mœurs si curieuses des espèces, je devrai m'arrêter un instant sur leur organisation. La forme extérieure de la ségestrie tient à la fois de celle des drasses et des tégé- naires ; c'est-à-dire que son corselet est aussi large en avant qu'en arrière, que ses mâchoires sont étroites mais très-longues, que son corps est velouté, que ses pattes sont grandes, fortes et velues : seulement, la ségestrie n'a que six yeux, caractère que possède aussi la dysdère, avec cette différence que dans la ségestrie, les deux yeux intermédiaires sont au centre du groupe, tandis que dans la dysdère, ils sont en arrière.
La: face inférieure de l'abdomen présente quatre stig-
1) Segestria florentina, Rossi.
100 HISTOIRE NATURELLE DES AUS 43
mates, (est à tort que, pour cette raison, Latreille avait rapproché les ségestries des mygales , et les avait appe- lées tétrapneumones. Les ségestries, en effet, n'ont que deux poumons. Comme Dugès l'avait constaté le pre- mier, la paire antérieure de stigmates communique seule avec des sacs pulmonaires limités, et le corps de la ségestrie est parcouru par des tubes trachéens très- visibles, nacrèés, encore plus compliqués que ceux des insectes, et qui, après s'être ramifiés jusque dans l’ex- trémité des appendices, se réunissent en deux troncs qui vontes'aboucher à la seconde paire de stigmates.
Les masses nerveuses sont remarquables en ce qu'elles sont, ainsi que l'estomac, étroites, mais allongées , et que le ganglion cérébroïde est placé très en avant, presque au-dessous des yeux.
L'organe copulateur est des plus singuliers : 1l est indépendant du palpe, dont la forme n'est pas modifiée, et a l'aspect d'une petite pointe effilée d'un rouge brillant.
M. Blanchard a reconnu que les deux énormes oviductes de la femelle s’'a- bouchent dans un sac d’un volume considérable, qui est la poche copulatrice, la mieux conformée que l’on con- naisse parmi les araignées. Cela explique comment une femelle, enfermée dans une boîte, peut pondre des œufs féconds pendant trois ou quatre ans de captivité et d'isolement complet.
M. Blanchard a trouvé, après quatre pontes, des spermatozoaires dans la poche copulatrice d'une sé-
Fig. 38,
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gestrie. Quoi qu'il en soit, cette aranéide ne peut, comme le pensent des auteurs modernes, former une famille à
SÉGESTRIE. 401
part ; car ses caractères anatomiques, plus tranchés il est vrai, que dans aucun autre type, ne lui sont pas exclusifs ; ainsi, nous verrons bientôt l’argyronète avoir des trachées peu développées, et les drasses présenter des vestiges de ces organes, ainsi qu'une poche copula- trice, qui, bien que moins étendue, existe pourtant, comme chez toutes les araignées qui vivent plusieurs années, et font plusieurs pontes successives.
ESPÈCES PRINCIPALES.
Ségestrie florentine. — S. sénoculée.
Le type du genre, et l'espèce qui, pendant longtemps, a été seule connue, est la ségestrie florentine, de Rossi, ou perfide, de Walckenaer ; c'est une des plus grosses araignées de France ; sa taille dépasse un centimètre ; sa couleur générale est d’un noir violacé ; les mandibules cependant ont l’épiderme d’un vert brillant et métallique qui, suivant M. Lucas, se retrouve jusque sur les dé- pouilles que l'araignée laisse à chaque mue ; le corselet et les pattes sont d’un noir uniforme, l'abdomen, re- gardé de près, est noirâtre, et présente cinq triangles renversés d'un noir plus profond. Tout le corps est velu, et de longs poils sont disposés de chaque côté des pattes comme les barbes d’une plume. Il existe des variétés chez lesquelles le fond de la coloration est un gris assez pâle ; d’autres -qui sont, au contraire, d’un noir uni- forme ; d’autres enfin dont les mandibules sont ternes et brunes.
Rossi, qui le premier décrivit cette aranéide, la trouva aux environs de Florence et lui donna le nom de cette ville ; mais elle paraît habiter toute l'Europe tem-
. 102 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
pérée et méridionale : Walckenaer, Koch, M. Lucas et moi l'avons prise et observée sur presque tous les points de la France et de l'Allemagne.
« Gette ségestrie, dit Walckenaer, file dans les trous des «murs, un tube de soie blanche, terminé à l'extérieur «par un grand nombre de fils divergents, qui sont autant «de piéges tendus aux insectes dont elle fait sa proie.
«Lorsque le trou qu'elle a choisi est étroit, la couche « de soie dont elle le revêt en prend la forme ; dans le cas «contraire, elle proportionne l'ampleur de son tube à la «grosseur de son corps, et elle le fixe par des soies nom- «breuses aux parois du mur. Au lieu d'être étroit, ce « tube renflé au milieu, étroit à l'ouverture, en pointe à «l'extrémité inférieure, prend alors exactement la forme « d’une nasse de pêcheur. C'est de cette espèce d'embus- «cade, les six premières pattes en avant, et les yeux at- «tentifs, que la ségestrie guette les insectes qui osent «approcher de sa retraite. Elle se tient toujours à une «assez grande distance de lorifice, sans doute pour ne «recevoir que faiblement les rayons de la lumière, car «ses habitudes sont nocturnes, et c’est lui faire violence «que de l'obliger à sortir de son tube pendant le jour. Le «soir, au contraire, il est commun de voir les ségestries «sortir d’elles-mèmes , et courir de côté et d'autre dans «le voisinage de leurs habitations. »
Le mâle, que Walckenaer n'a jamais trouvé dans un tube qui lui soit propre, file cependant et se construit une demeure tout aussi bien. que sa compagne ; mais il en sort plus souvent, et mène une vie plus vagabonde ; dès que le soleil se cache, il l'abandonne, rôde autour des lieux habités par les femelles, et pénètre dans leurs appartements tubiformes. Par une rare exception, sa taille
SÉGESTRIE, 103
est supérieure à celle de la femelle ; il s'en distingue net- tement par la différence que nous avons déjà signalée, dans la longueur relative des pattes, et la singulière con- formation de l’article terminal des pattes-mâchoires.
Cette espèce est une des plus brusques dans son atta- que ; elle se jette étourdiment sur toute espèce de proie, sans en avoir d’abord mesuré la force. M. Lucas en a pris une grande quantité aux environs de Mantes , en agitant les fils extérieurs de leur tube avec un brin d'herbe.
C’est en même temps une des plus sobres, une de celles qui souffrent le moins des jeûnes les plus prolongés. Une ségestrie, enfermée dans une boîte, peut y vivre plus de trois mois sans prendre aucune nourriture; voici bientôt un an que je garde une femelle en captivité, et, pendant cet intervalle, sa consommation alimentaire ne s’est pas élevée à plus de quatre ou cinq mouches.
Plus ou moins longtemps après la fécondation, souvent à plusieurs mois de distance, la femelle dépose à l’extré- mité inférieure de son tube et au fond du trou qui lui sert de refuge, une cinquantaine d'œufs gros, jaunes et trans- parents, qu'elle retient au moyen de fils, et qu’elle enve- loppe ensuite d’un cocon, dont l'étoffe blanche et sati- née est légère et presque transparente. Ce précieux cocon est fixé aux parois du tube et à la pierre par des filaments blancs, nombreux et floconneux. Lorsque les jeunes sont éclos , comme M. Lucas l’a observé, ils sont entièrement blancs, mais ils ne tardent pas à se revêtir insensiblement de teintes de plus en plus obscures ; la couleur verte des chélicères n'apparaît que dans un âge plus avancé, lorsque l’araignée a déjà subi une ou deux nues,
Walckenaer rapporte que la ségestrie a une frayeur
. 104 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
instinctive de la fourmi, et que la vue de ce petit insecte lui fait abandonner son tube et fuir précipitamment; je crois, avec M. Lucas, que si Walckenaer eût fait quelques expériences à ce sujet, il n’eût point admis cette idée qui me parait erronée et invraisemblable.
La France possède une autre ségestrie, tout aussi com- mune, surtout dans les environs de Paris, c’est la ségestrie sénoculée de Walckenaer; cette araignée, que Dugès croyait être une jeune de la ségestrie perfide, est moitié plus petite que sa congénère, ses mandibules sont bru- nes, son abdomen est gris clair, et relevé par une ligne longitudinale de petits triangles noirs et bien marqués. Je l'ai trouvée très-communément dans le bois de Meudon, sous l'écorce des arbres.
DYSDÈRE. 105
\ 16° GENRE. DYSDERE, Dysdera, Walckenaer. (dus, particule augmentative ; dngrs, combat.)
Synonymie : Harpactes, Agores, Conops, Koch.
Yeux: six, égaux; deux de chaque côté au-dessus l’un de l’autre ; deux intermédiaires placés sur la même ligne que les latéraux supé- rieurs.
Lèvre, allongée, un peu plus large à sa base, à sommet tantôt arrondi, tantôt carré ou échancré. «
Mâchoires, droites, allongées, très-dilatées, portant les palpes sur une dilatation ou une apophyse de la base, digi- tal du mâle effilé, renfermant un conjoncteur globu- leux et pédiculé.
Mandibules, grandes, pouvant être portées dans le sens hori- zontal; à tiges coniques, s’amincissant beaucoup à l'extrémité, où elles portent un crochet d’une extrême longueur, très-aigu, presque droit, se repliant au côté interne.
Corselet petit, large, ovalaire, pointu en avant.
Abdomen ovale, fort étroit, allongé, souvent deux ou trois fois comme le corselet.
Pattes fines, de longueur médiocre, la quatrième et la pre- mière sont les plus longues, elles sont terminées par deux griffes seulement.
Stigmates : quatre.
Couleur : corselet et pattes glabres, luisants, rouge corail ou noir vif; abdomen incolore, blanchâtre.
Taille: la plus grande a près d'un centimètre ; quelques espèces restent petites et n’ont pas plus de 2 à 4 millimètres.
Habitudes : aranéides se renfermant dans des retraites soyeuses tubiformes, sous les pierres ou dans les cavités des murs,
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106 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
ESPÈCES. D. Érytbriue, D. erythrina (1), Walckenaer, France. D. Id. var. Rubicundaougermanica Koch, E.S, Allemagne, Belgique. D. Id. var. Mandibularis, Eug. Simon, Belgique. D. safrandine, D. crocata, Koch, Grèce. D. large, D. lata, Reuss, Égypte. D. adroite, D. solers, Walckeuaer, Amérique. D. de Homberg, D. Hombergii, Olivier, France. D. jolie, D lepida, Koch, Europe méridionale. D. ponctuée, D. punctala, Koch, Grèce. D. élégante, D. elegans, D. spinipède, D. spinipes, Lucas, Algérie. D. rétrécie, D. angustata, Lucas, Algérie. D. artificieuse, D. insidiatrix, Savigny, Égypte. D. belle, D. pulchra, Templeton, Angleterre. D. florissante, D. virens, Nicolet, Chili. D. longipède, D. longipes, Nicolet, Chili. D. douteuse, D. incerta, Nicolet, Chili. D. resserrée, D. coarctata, Nicolet, Chili. D. américaine. D. umericana, Nicolet, Ghili. D. rouge, D. rubra, Nicolet, Chili.
(4) Le premier groupe des dysdères est, comme le fait remarquer Walcke- naer, très-uniforme, quant à la couleur et à la taille des espèces qui le composent; de sorte qu’elles sont difficiles à distinguer ; je crois que c’est pour cette raison que les entomologistes français n’en accordent qu’une au nord de l’Europe. J'ai recueilli l'été dernier un grand nombre d’aranéides de ce genre. En: étudiant leur bouche et leurs yeux au microscope, j'ai re- marqué des différences notables, qui me semblent assez spécifiques. J'ai re- connu l’une d’elles pour étre la dysdera crocata que M. Koch a trouvée en Grèce, et dont Walckenaer a transcrit la description sans la connaitre. Son corselet plus étroit, moins élevé et plus allongé, est d’un jaune orangé; ses pattes antérieures sont plus foncées que les postérieures, ses yeux supérieurs sont plus gros que les latéraux et sont parfaitement ar- rondis; les latéraux sont plus divergents et placés plus bas, les antérieurs sont plus rapprochés sur la ligne médiane et se touchent presque. Je n'ai jamais pris en Belgique la dysdère typique, elle y parait remplacée par une dysdère un tiers moins grande, dont le corselet est d’un noir rou- geûtre, et dont les yeux supérieurs sont plus petits et plus élevés que les latéraux. Je pense qu’il faut confondre cette espèce avec l’erythrina et l’ap- peler dysdera erythrina rubicunda Koch ou germanica, E. S.
C’est encore à l’espèce typique qu’appartient une variété curieuse que j'ai appelée mandibularis, à cause de la longueur de ses mandibules, et dont j'ai pris deux individus sur la frontière de la Prusse (Spa, MazmEDY). La dysdera Hombergü est en outre plus commune en Belgique qu'aux en- virons de Paris.
L'Est à ÈS
DYSDÈRE. 107
Le genre dysdère est le seul de la tribu qui soit com- mun dans nos environs, et qui se rencontre à Paris; aussi a-t-il été souvent considéré par les auteurs, comme type des ségestriens et des araignées tubicoles. Ce genre est inséparable du genre ségestrie, car il a de commun avec lui quatre stigmates et six yeux; cependant je ne crois pas ces deux groupes aussi voisins que Walckenaer le pensait, et ils me semblent former deux types éminem- ment différents. Chez la dysdère, en effet, les mâchoires, au lieu d’être étroites, droites et très-allongées, s’étalent et entourent la lèvre ; le corselet, au lieu d’être très-grand et ovale, est très-petit et arrondi en arrière; les filières, au lieu d’être peu visibles, font une saillie à l'extrémité de l'abdomen ; les pattes, au lieu d’être longues, robustes et velues, sont courtes, faibles, glabres et luisantes comme le corselet. Le genre dysdère appartient incontestable- ment à la famille des drasses; il y a plus d'incertitude pour les ségestries, et sans l'existence des caractères que j'ai indiqués plus haut, je n'aurais pas hésité à pla- cer ces deux genres dans deux familles différentes. La dysdère se rapproche encore des drasses par ses mœurs qui sont nocturnes et exclusivement lapidicoles; ses mandibules fortes et horizontales, annoncent des habi- tudes chasseuses et féroces.
ESPÈCES PRINCIPALES. . Dysdère érythrine. — D. de Homberg.
Deux espèces de ce genre se rencontrent dans les en- virons de Paris; l’une d'elles, la dysdère érythrine est ré- pandue dans toute la France, et se trouve communément ; la couleur rouge de son corselet et de ses pattes, la teinte
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blanc de lait de son abdomen, en font une des plus belles araignées de notre pays; elle se rencontre sous les pierres, dans les caves et les lieux obscurs; là elle file un tube d’une soie blanche, d’un tissu serré, souvent très-long, appliqué verticalement, quand elle le tisse le long d’un mur, et horizontalement, lorsqu'elle le place sous les pierres ; dans ce cas, le tube est toujours accolé sur la pierre et non sur le terrain.
L'ouverture de cette demeure est tantôt à la pâte supérieure, tantôt à la partie inférieure. Pendant tout le jour, la dysdère reste enfermée dans son tube, immobile et sans mouvement, la tête tournée du côté de l’ouver- ture ; mais le soir, elle en sort et court après les insectes nocturnes. Elle est d’une intrépidité et d'une férocité ex- cessives; et comme ses armes sont très-puissantes, elle fait la guerre aux autres araignées, mange les plus pe- tites, et arrache aux grosses les proies qui se sont prises dans leurs fils.
Cette espèce est l'ennemi le plus acharné des fourmis ; elle établit sa demeure non loin des fourmilières, se place sur le passage de leurs habitants, et en détruit une quantité considérable. 11 arrive souvent qu’on la trouve installée à l’intérieur même de ces fourmilières, suffisamment pro- tégée des atteintes de ses nombreux adversaires, par l'épaisse bourre de soie dont elle a soin de garnir l'inté- rieur de sa coque : elle fait de grands ravages, et décime ces peuplades industrieuses qui logent ainsi au milieu d'elles un hôte si redoutable.
L'autre espèce est la dysdère de Homberg; elle se re- connait au premier coup d'œil à sa taille beaucoup plus petite, à son corselet noir profond, à ses pattes annelées de taches alternativement brunes et blanches, à son ab-
DYSDÈRE. 109
domen encore plus long et cylindrique. Gette espèce, beaucoup plus rare que la précédente, est connue depuis moins longtemps. M. Dufour l’a observée dans le royaume de Valence; d'autres observateurs l'ont rencontrée dans plusieurs parties de la France. Je l'ai trouvée à Paris et même en Belgique, beaucoup plus communément que Walckenaer; celles que j'ai prises avaient construit, sous des planches humides et à moitié pourries, des co- ques très-blanches, assez semblables à celles de la clubione soyeuse, plus grandes, mais non en forme de tube comme la demeure de la dysdère érythrine.
Les mœurs de la dysdère artificieuse paraissent un peu différentes : « on la rencontre dans les maisons d’'Alexan- «drie, dit M. Savigny ; elle seretire dans des trous, elles’y «renferme dans un tube de soie, et à la circonférence que «forme l’ouverture de ce tube, elle fait aboutir des fils di- «rigés en tout sens, de même que les ségestries. »
Les dysdères enveloppent leurs œufs qui sont jaunes, d’un cocon léger et transparent, qu'elles placent dans une cellule soyeuse close, d’un tissu très-blanc. Elles s’y tien- nent immobiles, jusqu’à ce que les jeunes naissent et se répandent dans cette coque destinée à les garder tous, quelque temps en compagnie de leur mère, avant leur dispersion.
Cest tout à côté de la dysdère qu'il faudra placer un genre remarquable qui n’est connu que par une descrip- tion incomplète de Schiot (1). Cette araignée, découverte dans les grottes de Carniolles, est totalement privée des ‘ organes de la vision, comme la plupart des animaux qui habitent les cavités souterraines.
(1) Scmor, Fauna subterranea.
. 110 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
3° TrIBU. DRASSIENS.
Deux stigmates, — yeux le plus souvent au nombre de huit, égaux , brillants, — pattes courtes et fortes, la quatrième la plus longue, — abdomen déprimé, ovale, allongé.
17° GENRE. NOPS, MVops, Mac-Léay.
(vn, privatif, oi, vue.)
Yeux : deux, égaux entre eux, placés sur une ligne transverse, et reculés sur le derrière de la tête.
Lèvre plus longue que large, arrondie à son extrémité. Mâchoires, à côtés parallèles, entourant la lèvre, coupées obli- quement à leur côté interne.
Pattes allongées, la quatrième la plus longue, l’antérieure ensuite, la troisième est la plus courte.
Mandibules courtes, verticales, coniques; crochet pointu, petit, courbe.
Couleur : corselet glabre, rouge; abdomen brun rougeûtre, sans tache.
Taille : longeur de quelques millimètres.
Patrie : la seule espèce connue a été rencontrée dans le nou- veau monde, dans l’Archipel des Antilles, surtout à Cuba.
ESPÈCE.
N. guanabacoa, N. quanabacor, Mac-Leay, Cuba.
Ce genre est une anomalie dans l'ordre des aranéides ; en eflet, il est le seul qui n'ait que deux yeux. Son extrème rareté empêche qu'il soit parfaitement connu. M. Mac-Leay en a pris plusieurs individus à l'ile du Guba: ils paraissent appartenir à des espèces différentes.
DÉSIS. 111
18° GENRE. DESIS, Desis, Walckenaer.
(déaie, lien; sw, enchainer.)
Yeux : huit, sur deux lignes; l’antérieure courbée en avant, figurant un croissant; yeux du carré intermédiaire plus gros que les latéraux, qui sont portés sur un tu- bercule peu élevé.
Lèvre allongée, à côtés parallèles, fortement échancrée à son extrémité.
Mâchoires droites, divergentes, dilatées à leur base, pointues à leur extrémité.
Mandibules longues, fortes, dirigées en avant, aussi longues que le corselet.
Corselet déprimé, aussi long et aussi large que l'abdomen.
Pattes fortes, propres à la course; les antérieures plus allon- gées que les postérieures, la première paire la plus longue, la seconde ensuite, la troisième est la plus courte; trois griffes.
Couleur : corselet, mandibules, poitrine, palpes et pattes d’un rouge corail luisant; abdomen gris pâle, uniforme.
Taille : un centimètre. Patrie : Amérique du Sud, Brésil. Habiludes inconnues.
ESPÈCES. D. dysdéroïde, D. dysderoides, Walckenaer, Brésil. D. brévimane, D. brevimanus, Koch, Bahia au Brésil.
Le désis dysdéroïde ressemble beaucoup à la dysdère érythrine, surtout par l'aspect et les couleurs. Mais le nombre des yeux, des griffes et des stigmates, l’éloigne de ce genre et le place dans la tribu des drassiens; il établit un passage naturel entre cette tribu et la précédente.
| 112 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
19° GENRE. MACARIE, YNacaria, Koch. (uäxaptos, heureux.)
Synonymie : Drassus, Walckenaer.
Yeux : au nombre de huit, égaux et très-petits, sur deux lignes
Fig. 40, d'égale largeur, fortement courbées en avant; les
intermédiaires antérieurs plus rapprochés entre
Q » eux qu'ils ne le sont des latéraux; les intermé-
2 mare ES 4 + 4 p
Er diaires supérieurs plus rapprochés des latéraux qu'ils ne le sont entre eux.
Lèvre courte et étroite, ayant la forme d'un demi-ovale.
Pattes-mâchoires : à coxopodites étalés, médiocrement allon-
Fig. 41. gés, larges et dilatés à la base, un peu échancrés = au côté interne, élargis graduellement vers leur
SR extrémité qui est arrondie, infléchie en dedans et enclave complétement la lèvre , — à premier article du tarse, armé dans le mâle d’épines qui forment une couronne autour d'un article terminal assez gros et globuleux.
Corselet assez grand, arrondi en arrière, diminuant graduel- lement jusqu'à sa partie antérieure, où il est bombé et se termine en pointe.
Abdomen étroit et allongé, souvent un peu étranglé dans le milieu comme celui des saltiques ; à pédicule fort long ; à filières terminales et saillantes.
Pattes longues, la quatrième paire dépassant toujours les autres; hanche et cuisse toujours renflées; jambe et tarse d’une gracilité extrème.
Couleurs métalliques, bronzées ou argentées.
Taille, ne dépassant pas 3 millimètres.
Patrie, le nord de l'Afrique et l'Europe orientale sont la patrie par excellence de ces pêétits drassiens.
Habitudes, aranéides vives, se réfugiant sous les pierres, con- struisant dans les herbes, une coque relativement grande, en forme de coupe, pour y déposer un cocon hémisphérique et floconneux.
MACARIE. 113
ESPÈCES. M. brillante, M. festiva, Walckenaer, France. M. fastueuse, M. fastuosa, Koch, Allemagne. M. lugubre, M. lugubris, Walckenaer, Europe. M. resplendissante, M. nilens, Koch, Allemagne. M. dorée, M. aurulenta, Koch, Région dn Danube. M. éclatante, M. fuigens, Koch, Grèce. M. à petitestaches, M. guttulata, Koch, Région du Danube. M. belle, M. formosa, Koch, Deux-Ponts {Princip.). M. de Lister, M. Listeri, Savigoy, Égypte. M. de Schæffer, M. Schæfferii, Savigny, Égypte. M. clubionoïde, M. clubionoïdes, Savigny, Egypte. M. maculée de blanc, M. albomaculata, Lucas, Algérie. M. à ceinture blanche, M. albovittatn, Lucas, Algérie. M. resserrée, M. coarctata, Lucas, Algérie. M. pallipède, M. pallipes, Lucas, Algérie. M. fourmi, M. formicaria, Lucas, Algérie. M. à tarses jaunes, M. flavilarsis, Lucas, Algérie. M. à tête rouge, M. erythrocephala, Lucas, Algérie. M. intrépide, M. valida, Lucas, Algérie. M. rougeûtre, M. rufescens (1), Eng. Simon, Belgique.
Walckenaer avait subdivisé facilement son genre drasse en quatre groupes, bien nettement distincts et caractéri- sés par des particularités anatomiques importantes, rela- tives au placement des yeux, à la forme de la lèvre, au volume du corps et des membres, etc. M. Koch, frappé
(1) J'ai trouvé daus les plaines incultes qui environnent Spa, une maca- ria, qui, je crois, n'a encore été décrite et figurée dans aucun ouvrage; je lui ai donné le nom de macaria rufescens, à cause de sa couleur orangée. Ce qui distingue surtout cette curieuse espèce, c’est la disposition et la forme des yeux de la seconde ligne, qui, au lieu d’être placés tout à fait sur le rebord du front, comme dans la #acaria festiva, sont plus reculés sur le haut de la tête, de sorte que c’est la ligne antérieure qui occupe cette position. Les yeux intermédiaires de la seconde ligne, au lieu d'étre ovales et inelinés, sont tout à fait ronds, -— ies machoires et la lèvre sont plus courtes et plus ramassées, — le corselet, le plastron, la bouche et tous les membres sont d’un jaune orangé uniforme, sauf le carré oculaire qui est noir, — l'abdomen est d’un gris argenté brillant, plus foncé vers la partie postérieure. Quoique l'unique individu soit femelle, ses pattes sont relativement plus longues que celles des autres espèces du genre : sa taille est de deux millimètres.
Q)
. 11% HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
de la dissemblance de ces groupes et de la physionomie spéciale de chacun, crut devoir en faire quatre genres, que j'ai adoptés à son exemple. — Le premier, qu’il ap- pela macarie,et dont le type est le drasse brillant de Walc- kenaer, se distingue des autres, surtout par la courbure de ses deux lignes d’yeux, l'écartement de ceux de la se- conde, la gracilité des membres, la petitesse de la taille. — Les macaries ont une physionomie spéciale, une taille et des couleurs reconnaissables ; ce sont de petites arai- gnées qu'il n'est pas rare de rencontrer au printemps, en soulevant les pierres, dans les bois comme dans les champs; leur couleur bronzée et leur excessive vivacité les font souvent prendre pour des fourmis.
Ce genre compte une vingtaine d'espèces, mais toutes se ressemblent au point qu'elles sont difficiles à distinguer, je me contenterai d'en décrire le type.
ESPÈCE PRINCIPALE. Macarie brillante {Drasse brillant W.).
La macarie brillante est sans contredit l’espèce la plus
Fig. 42. belle etla plus intéressante de la famille des % drassiformes; elle se reconnait à sa taille très- . petite, à ses couleurs bronzées et métalliques, et aux petits chevrons dorés qui ornent son abdomen ; ses pattes sont noires à la base, et jaunes à l'extrémité.
Walckenaer décrit de la manière suivante les mœurs remarquables de cette araignée :
«Le drasse brillant, dit-il, construit dans l'herbe ou «dans les cavités des pierres, une tente formée d’une «toile fine et serrée, ovale, et ayant deux issues. Cette « toile en renferme une autre d'un tissu plus fin et encore
MACARIE. 115
«plus serré. Gette seconde tente a la forme d'une voûte. « C’est sous cette voûte qu'elle place son cocon, qui à «environ une ligne trois quarts de diamètre, et est « composé de deux parties : l’une est hémisphérique ou «en forme de coupe profonde, d’une blancheur écla- « tante et formée d’une pellicule mince, à tissu aussi « serré qu'une pelure d'oignon. C’est dans cette coupe « qu'elle dépose une ou deux douzaines d'œufs rougeà- «tres, isolés, qui sont bien loin de remplir toute la ca- «vité du cocon. Elle ferme ensuite ce cocon avec un «opercule ou feuillet plat, qui n'est que collé sur les «bords de la coupe, et peut s'en détacher. C'est dans «cet endroit et sur ce cocon qu'elle se tient ; mais aupa- «ravant elle recouvre la cavité de la pierre d'une toile «d’un tissu lâche et transparent, ce qui lui forme, au- « dessus de la voûte, une seconde chambre qui commu- « nique avec la première. Cette espèce, ajoute-t-il, court «avec beaucoup de vivacité ; on commence à en rencon- « trer dans l’herbe, à la fin d'avril; c'est en juillet qu’on « la trouve avec son cocon. »
Le 25 juillet, Walckenaer prit une femelle, l’enferma dans un tube de verre, et la vit travailler immédiatement et sous ses yeux, à la construction de sa tente et de son
cocon ; elle pondit vingt-deux œufs d’un beau rouge- orangé.
. 116 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
20° GENRE. MELANOPHORE, Melanophora, Koch. (Wéh2YOs, Noir; wEcw, porter.)
Synonymie : Drassus, Walckenaer, Lucas.
Yeux, huit, un peu inégaux, sur deux lignes parallèles, très- faiblement courbées en avant; les quatre Fig. 43. antérieurs petits, ronds etéquidistants;les + intermédiaires supérieurs ovalaires, plus *,2 © à gros et plus rapprochés des latéraux qu'ils gp: ne le sont entre eux.
Lèvre, courte mais large, ayant la forme d'un demi-cerele.
Pattes-mâchoires, de longueur médiocre; coxopo- pig. 44. dites étalés, peu allongés, arrondis à leurs . angles, aussi larges à la base qu'à l'extré- : mité, un peu resserrés au niveau de l'in- sertion de la cuisse, très-inclinés sur la lèvre; premier article du {arse armé d’une forte épine qui protége un article terminal, ovalaire, assez renflé et pointu.
Corselet, moitié moins long que l'abdomen, déprimé et glabre, pointu en avant, arrondi en arrière.
Abdomen, étroit et allongé, déprimé en dessus, à filières sail- lantes.
Pattes renflées, de longueur médiocre, la quatrième paire est la plus longue.
Couleur, le plus souvent d’un noir mat, profond et uniforme. Taille. ne dépassant pas 5 millimètres. Patrie, presque toutes habitent l'Europe centrale et orientale.
Habitudes, aranéides filant sous les pierres des coques blan- ches, tubiformes; construisant des cocons en forme de disque plat, d'un tissa serré et imperméable.
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MÉLANOPHORE. 117
ESPÈCES (1).
M. noire, MH. atra, Latreille, Europe.
M. faible, M. pusilla, Koch, Allem.,Belgique(E.s. M. violacée, M. violacea, Koch, Allemagne.
M. d’Argos, M. Argolinensis, Koch, Grèce.
M. de Lyonuet, M. Lyonetii, Savigny, Egypte, Grece.
M. pédestre, M. pedestris, Kocb, Allemagne.
M. des pierres, M. petrensis, Koch, Grèce.
M. noirûtre, M. fusca(Oblonga,Koh) Walckenaer, Égypte, Grèce.
M. souterraine, M. subterranea, Koch, Europe.
M. naine, M. pumilia, Koch, Région du Danube. M. à deux taches, M. bimaculala, Koch, Grèce.
M. choisie, M. electa, Koch, Région du Danube M. petite, M. parvula (Drassus), Lucas, Algérie.
Le genre mélanophore, fondé sur le drasse noir de La- treille, et sur quelques espèces nouvelles qui lui sont voi-
(1) Ce que j'ai dit plus haut de la dysdère, est tout à fait applicable aux mélanophores; ce sont des araignées dont les couleurs sont semblables, dont la taille est la même, et qui pour cela sont très-difficiles à distin- guer. Je crois néanmoins qu'il existe plusieurs espèces qui sont généra- lement confondues avec la drasse noire de Walckenaer, et qu’il faut séparer. M. Koch, qui a fait une belle étude des drasses de la Grèce et de ceux qu’il a trouvés sur les bords du Danube, a su distinguer un nombre assez grand d'espèces dont il serait utile d'étudier la synonymie, afin de décider si ce sont de simples variétés de later, ou des espèces légitimes. Celles qu’il nomme melanophora electa et bimaculata (Walckenaer les regarde comme des variétés de son drassus fuscus) et dont il donne les figures, me paraissent suffisamment caractérisées ; leurs couleurs tranchées ei leur habitat éloigné de celui de l’ater ne laissent point d'incertitude. Quant à la melanophora subterranea que Walckenaer condamne sans la con- naitre, je suis certain qu’elle est distincte ; j'en ai recueilli plusieurs indi- vidus en Belgique; et en les comparant à l’ater de Paris, j’ai reconnu que les yeux antérieurs et latéraux n’ont ni la même forme, ni la même di- rection ; le cocon de cette espèce, au lieu d’être rosé, est d’un rouge écar- late. J'ai également trouvé la #2el/anophora violacea : je pense qu'il est prudent de classer cette espèce parmi les variétés constantes de later ; ses yeux ont la même disposition; le bord de ses mâchoires, ainsi que le der- nier article du tarse est d’un brun plus clair que le thorax, le plastron est doré; l'abdomen quoique noir a un reflet violacé ; quant aux espèces grecques, on ne peut rien décider à leur égard, avant qu'un plus grand nombre d'individus soit connu, afin de pouvoir les comparer entre eux et avec les espèces occidentales. L'espèce ou la variété typique est la seule chez laquelle le noir s’étende jusqu'à l'extrémité des pattes et le bord des mächoires,
| 118 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
sines, à pour caractères, ceux que Walckenaer assignait à sa famille des drasses cachés; c’est-à-dire que les deux lignes d'yeux sont parallèles, que les intermédiaires supérieurs sont plus gros et plus distants que les antérieurs, que les mâchoires sont courtes, très-inclinées, et aussi larges à leur base qu'à leur extrémité. Ces espèces se font faci- lement reconnaître à leur belle teinte noir-satiné géné- ralement uniforme, et à un facies spécial, dû à la peti- tesse du corselet, et à l'habitude qu’elles ont de relever leurs pattes au-dessus de leur tète, comme les ségestries : de plus, toutes construisent des cocons d’une contexture serrée, et qui ne ressemblent point à ceux des autres genres de la famille.
Walckenaer ne connaissait que deux espèces de méla- uophores; il a eu le tort de les rapprocher des quelques drasses (nocturne, rouge), qui appartiennent à un autre type.
ESPÈCE PRINCIPALE. MHélanophore noire (Drasse noir Latr.)
La mélanophore noire est une petite araignée, dont la longueur ne dépasse pas trois millimètres, qui est entiè- rement d’un noir d'ébène mat et profond; les pattes, qui sont de la même couleur jusqu'à leur extrémité, sont courtes et renflées, le corselet est fort petit et pointu en avant. Cette espèce est nocturne, comme l'indique sa couleur ; elle habite sous les grosses pierres.
Walckenaer la décrivit d’abord d’après un exemplaire que lui remit Latreille; mais il eut plus tard l'occasion de voir par lui-même cette araignée dans le bois de Bou- logne. Je l'ai prise d'abord à Marolles, près Arpajon : plus
MÉLANOPHORE. 419
récemment je l'ai trouvée en grand nombre, dans le bois de Meudon, et à Spa, en Belgique.— Cette espèce choisit, pour établir sa demeure soyeuse, les trous qui se trouvent dans le terrain recouvert par les pierres ; là, elle file une grande coque, d’un tissu très-blanc, très-serré,. à la fois doux et solide, assez semblable à une pellicule d’oignon. A la partie supérieure, qui est évasée, cette coque est fixée à la pierre qui en forme comme le plafond; à sa partie inférieure, qui va en diminuant, est une ouverture, qui permet à l’araignée d'entrer et de sortir. Lorsqu'elle a pondu, elle construit autour de ses Ris, œufs un cocon aplati, d'abord jau- 7Æ nâtre, mais qui ne tarde pas à de- venir rosé; elle va l'attacher en (GR %ù haut de sa coque sur la pierre qui le recouvre ; lorsqu'il est fixé, elle == séplace dessus, y reste immobile, ‘Coton dei mélanephore noire toute prête à le défendre, si on voulait le prendre ; il con- tient de trente-huit à quarante-cinq œufs: les jeunes sont tout à fait blancs.
Cette araignée est peu craintive, si en enlevant la pierre sous laquelle elle se trouve, on l’entraine en même temps qu'une partie de sa coque, loin de chercher à fuir, elle se remet immédiatement à l'œuvre pour réparer le dommage.
» 120 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
21° GENRE. PYTHONISSE, Pythonissa, Koch. {(r00wv, devin, (Mythologie.)
Synonymie : Drassus, Walckenaer, Lucas.
Yeux, huït, presque égaux et semblables, sur deux lignes di- vergentes, c’est-a-dire courbées en sens pig, 46. inverse; les deux intermédiaires anté- é v rieurs très-rapprochés et noirs, les lat £<o raux antérieurs plus avancés, les intermé- ; 5 © € diaires supérieurs brillants et assez écar- s tés, les latéraux supérieurs gros et plus reculés.
Lèvre, allongée, plus étroite à sa base, renflée dans son mi- lieu, se rétrécissant graduellement jusqu’à son extré- mité, où elle se termine en pointe.
Pattes-mâchoires, à coxopodites étalés et fort longs, très-étroits à la base, s’élargissant insensible- Fig. 47. nent jusqu'a l'insertion de la euisse, de là ils s'infléchissent en dedans et se terminent brusque- ment en ligne droite; ilsenelavent complétement la lèvre; premier article du tarse enveloppant, par une dilatation cornée, la base d'un article terminal assez étroit et effilé.
Corselet, moitié moins long que l'abdomen, déprimé et glabre, pointu en avant et déprimé en arrière.
Abdomen, ovalaire, fortement déprimé en dessus, à filières saillantes.
Pattes, courtes et renflées, la quatrième paire la plus longue.
Couleur, noir mat et soyeux ; membres souvent rouges ou noir brillant.
Patrie, Europe méridionale et nord de l'Afrique.
Habiludes, aranéides nocturnes; établissant leur coque dans les lieux sombres et cachés; filant, autour de leurs œufs, un cocon d’une contexture peu serrée, épaisse et très-blanche.
Dé
FYTHONISSE. 121
ESPÈCES. P. lucifuge, P. lucifugu, - Walckenaer, Europe. P. lugubre, P. lugubris, - Koch, Grèce. P. enfumée, P. fumosa, Koch, Bavière. P. cachée, P. occulla, Koch, Allemagne. P. tricolore, P. tricolor, - Koch, Grèce. P. bicolore, P. bicolor, Koch, Grèce. P. brune, P, fusca(Montanus-murinus), Koch, Allemagne. P. ornée, P. exornata, - Koch, Grèce, P. grisâtre, P. fuliginea, Koch, Haute-Saxe. P. nocturne, P. nocturna (Variana Koch), Walckenaer, Europe. P. gnaphose, P.gnaphosa (Maculata, Koch), Walckenaer, France et Allemagre. P, naine, P. nana, Koch, Bavière. P. nyctalope, P. nyctalopa, Walckenaer, ? ? ? P. riche, P. dives, Lucas, Algérie. P. fastueuse, P. fastuosa, Lucas, Algérie.
Les pythonisses sont des drasses, dont les quatre yeux intermédiaires ont la même disposition que dans les ma- caries, c’est-à-dire que les antérieurs sont plus rappro- chés entre eux que les supérieurs : mais dont les yeux latéraux des deux lignes difièrent beaucoup, ceux de l'an- térieure sont plus avancés, ceux de la supérieure sont plus reculés, de sorte que les deux lignes paraissent courbées en sens inverse ; les mâchoires, comme on l’a vu, se dis- tinguent de celles des genres précédents par leur longueur et leur moins d'inclinaison, elles sont étroites et verti- cales à la base, larges et inclinées à l'extrémité, sur une lèvre qui est plus haute que large; les pythonisses sont pour la plupart des drasses dont la taille dépasse la moyenne, dont les couleurs sont foncées et tranchées ; elles recherchent les lieux obscurs pour y fixer leur de- meure. Deux espèces sont communes dans nos envi- rons.
| à 122 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
ESPÈCES PRINCIPALES. Pythonisse lucifuge, — P. nocturne.
Le drasse lucifuge est une belle araignée dont la taille atteint presque un centimètre, le corselet est noir lui- sant, l'abdomen est noir mat et velu, et les membres sont rouges à la base, noirs à l'extrémité.
Ce drasse , quoique répandu dans toutes les parties de l'Europe, ne se trouve jamais en grand nombre dans une même localité ; l'été, il faut le chercher sous les pierres, où il établit sa coque blanche, qui a la forme d'un tube comme celle de la dysdère; l'hiver, il se réfu- gie dans le creux des arbres ou sous les écorces, où il fabrique une coque formée d’enveloppes épaisses et su- perposées. À l’époque de la ponte, il file un cocon ar- rondi et d'un tissu serré, autour de ses œufs qui sont libres et secs.
Lorsque cette espèce est jeune, elle à une teinte rou- geûtre.
La pythonisse nocturne est une espèce aux formes lour- des et ramassées, dont le corselet est d’un brun rougeûtre, et l'abdomen d'un noir-satiné. Elle habite les caves et
V4
sous l'écorce des vieux arbres.
Sal : den CE le it
DRASSE, 123
22° GENRE. HBRASSE, Drassus, Walckenacr. (àp4ssw, saisir.) Synouymie : Filistata, Reuss et Wider; Clubiona, Walckenaer (part.),
Yeux, un peu inégaux et sur deux lignes, l’antérieure courbée, c'est-à-dire que les intermédiaires sont Fig. 48. plus avancés que les latéraux; la supé- rieure droite, les deux yeux intermé- ® diaires de cette ligne sont les plus gros, de forme ovalaire, et très-rapprochés l'un de l'autre.
Lèvre, ovale, large, assez allongée, légèrement arrondie à l'extrémité.
Pattes-mâchoires, à coxopodites étalés, allongés, presque droits, étroits à la base, s’élargissant gra- pig. 49. duellement jusqu’à leur extrémité qui est carrée et faiblement infléchie en dedans, de manière aentourer incomplétement la lèvre; article terminal du mâle remarquable par son peu de largeur et son extrême longueur, renfermant un conjoncteur petit et surmonté d'un crochet effilé.
Corselet, presque aussi long que l'abdomen, déprimé, plus étroit en avant qu’en arrière.
Abdomen, ovalaire, allongé, à filières longues et visibles.
Palles, robustes et peu allongées, la quatrième paire la plus longue.
29 © À a 6
Couleur, corps couvert d'un duvet soyeux fauve clair uniforme.
Taille, de 3 à 10 millimètres.
Patrie, elles se trouvent dans toutes les parties de l’Europe, en Afrique et plus rarement en Amérique.
Habitudes, aranéides filant, sous les pierres ou les écorces, de vastes coques de soie blanche, au milieu desquelles elles déposent leurs œufs enveloppés d’un cocon léger et transparent.
ESPÈCES, D. soyeux, D. sericeus, Walekenaer, France. D, noirâtre, D. faseus, Walckenaer, France.
124 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
D. grisätre, D. murinus, Walckenaer, Snède.
D. lapidicole, D. lapidicola, Walckenaer, France.
D. gris, D. cinereus, Koch, Bohème (Carlsbad) D. signifer, D. signifer (1), Koch, Bohème (Carisbad). D. sévère, D. severus, Koch, Grèce.
D. troglodytes, D. troglodytes, Koch, Danube.
D. livide, D. lividus, Walckenaer, France.
D. jaunätre, D. lutescens(\)(Cl.livida), Koch, Grèce.
D. rouge, D. rufus, Koch, Allemagne.
D. lenticulé, D. lentiginosus, Koch, Grèce.
D. obscur, D. obscurus, Lucas, Algérie.
D. à pieds rouges, D. rufipes, Lucas, Algérie.
D. cortical, D. corticalis, Lucas, Algérie.
D. crassipède, D. crassipes, Lucas, Algérie.
D. distinct, D. distinctus, Lucas, Algérie.
D. de Maillard, D. Maillardi, Vinson, Ile de la Réumiou.
Le nom de drasse, si connu des auteurs, et dont Walckenaer s'est servi pour désigner toutes les araignées que j'ai décrites sous les noms de macarie, de mélano- phore et de pythonisse, est, comme on vient de le voir, réservé aujourd'hui à un petit nombre d'espèces, dont le type cest la clubione lapidicole. Cette aranéide , il est vrai, et celles qui s’en rapprochent, semblent, par leur cou- leur, se confondre avec les clubiones soyeuse et accen- tuée, etc. Mais, si on les étudie, on reconnait que le caractère spécifique de toute clubione, c'est-à-dire la divergence des mâchoires, fait défaut, et que les yeux supérieurs, au lieu d'être écartés, sont rapprochés sur la ligne médiane et se touchent.
M. Koch s'est servi du placement des yeux pour ca-
(1) Ce n’est qu'avec doute que j'inscris les noms des drassus lutescens et rufus que Walckenaer pense n'être que des variétés de sa clubione li- vide. Le drasse signifer est dans le même cas, et parait être établi sur un jeune lapidicole. .
Cependant les yeux de Ja ligne supérieure sont un peu plus écartes dans le rufus que dans le lutescens, et les yeux intermédiaires antérieurs sont plus élevés dans le lapidicole que dans le signifer, de sorte que le ju- gement de Walckenaer ne paraît pas très-fondé et laisse encore des doutes.
DRASSE. 125
ractériser les nombreuses espèces qu'il décrit, aussi quoiqu’elles se ressemblent beaucoup, je crois que toutes sont distinctes. Plusieurs habitent les environs de Paris, et ont les mêmes mœurs ; je ne décrirai que la clubione lapidicole de Walckenaer.
ESPÈCE PRINCIPALE.
Drasse lapidicole.
Le drasse lapidicole (clubiona Walck.) est sans contre- dit le drasse le plus vulgaire de notre pays ; c'est une grosse araignée, dont le corps est recouvert d'un du- vet fauve clair uniforme ; elle habite dans les champs comme dans les bois, sous les grosses pierres, où elle file une toile blanche et serrée. C'est d'après Walckenaer que je décrirai ses mœurs intéressantes.
«Cette espèce, dit-il, se tient sous les pierres, et «construit une toile qui forme une nappe, tenant à la « fois à la pierre et au sol sur lequel la pierre repose. Des « fils aboutissent à cette toile, et y arrêtent des carabes, « des hannetons d'été, et d'assez gros insectes. Lors de « la ponte, l'araignée file un sac de soie pour y construire « SON COCON ; ce sac est souvent placé dans la cavité de « la pierre. L'aranéide recouvre toujours son cocon de « feuilles sèches qui le cachent, et qui ont l'air d’être « agglomérées par hasard. Le cocon, renfermé dans l’in- «térieur du sac, est rond, aplati, sans cependant être «lenticulaire. Lorsqu'on le garde assez longtemps pour « que les œufs se transforment en jeunes araignées, celles- « ci le font enfler. Ce cocon paraît alors comme globuleux, «mais cependant c'est encore une boule déprimée ou « aplatie. Il est du blanc le plus éclatant, lisse à sa surface
126 HISTOIRE NATURELLE DES Sonde «inférieure, mais à sa surface extérieure, il présente de «petites éminences rondes, formées par les œufs qui «sy trouvent renfermés. Le cocon a cinq lignes et demie « de diamètre ; il contient environ soixante-dix œufs iso «lés et non agglutinés entre eux. Le tissu qui les enferme «est très-serré, et ressemble à une pellicule d’oignon , «très-blanche. Lorsque l'aranéide est dans le sac qui «contient son cocon, elle est très-agile et court avec une «grande rapidité. »
C’est en juillet que Walckenaer les a trouvés avec leurs cocons ; au mois d'août, en Belgique, les œufs n'étaient pas encore éclos. Ce drasse n'abandonne son sac de soie que quelque temps après la naissance des jeunes, qui cohabitent avec leur mère.
Voici le nom des drasses rapportés du Chili par M. Ni- colet, et qui n'ont point encore été décrits.
D. gracieux, D. venustus, r Nicolet, Chili. D. spinifère, D. spinifer, Nicolet, Chili. D. Iycasoïde, D. lycosoëdes, Nicolet, Chili. D. longipède, D. longipes, Nicolet, Chili. D. élégant, D. elegans, Nicolet, Chili. D. semblable, D. similis. Nicolet, Chili.
D. allié, D. affinis. Nicolet, Chili.
On peut ajouter le drasse clubioniforme de M. Lucas, originaire de la Tasmanie, et dont je ne connais point les caractères.
ARGYRONÈTE. 127
23° GENRE. ARGYRONETE, Argyronela, Walekenaer.
(&pyupoc, argent; véw, nager ou filer.)
Yeux, huit, égaux, placés sur une avance anté- rieure du corselet, sur deux lignes dont la supérieure est plus large.
Lèvre, allongée, étroite, terminée en pointe un Le] peu arrondie.
Mâchoires, larges, à côtés parallèles, aussi longues que la s lèvre, et l'entourant.
Mandibules, presque verticales, à crochets assez forts.
Corselet, grand, étroit, pointu en avant.
Abdomen, oblong, allongé, marqué de quatre fossettes sur le dos, à filières égales, visibles, en couronne.
Palles, allongées, la quatrième paire la plus longue, la troi- sième ensuite, la seconde paire et puis la première les plus courtes, elles sont aussi plus grêles que les deux pattes postérieures.
Couleur, brun uniforme, corps couvert d’un duvet soyeux. Taille, peu considérable, 7 à 8 millimètres. Patrie, nord de l'Europe.
Habitudes, aranéides aquatiques, construisant leur coque, leur toile et chassant au milieu de l’eau, où elles sont aussi agiles que les autres araignées sur terre, grâce à la couche d'air dont leur abdomen est entouré.
ESPÈCE.
A. aquatique, A. aquatica, Nord de l'Europe.
Si, pour classer l’argyronète, on ne devait tenir compte que de son genre de vie, on en ferait une fa- mille à part ; car elle seule possède cette faculté sin- gulière de vivre dans l’eau, d'y construire sa demeure et d'y pondre ses œufs. Si, au contraire, on prend sur- tout en considération la forme et les caractères anatomi-
. 128 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
ques, on est frappé de la ressemblance qui existe entre cette araignée et les drasses dont elle a les veux, la bou- che et plus encore la physionomie.
Elle est rare et paraît particulière aux contrées septen- trionales de l'Europe ; Walckenaer l'a trouvée au Petit- Gentilly et dans les environs de Paris. Elle a été vue en Suède par Glerck , par de Geer et par Linnée; en Alle- magne par Hann, Koch et Herrich Schæffer ; De Lignac l'a prise aux Bordeaux, près du Mans et de Troisvilles, dans la rivière d'Erdre, près de Nantes. De Villiers assure qu'elle se trouve aussi dans le midi de la France : cepen- dant aucun naturaliste du midi n’en a donné la descrip- tion d'après nature.
L'argyronète est une petite araignée dont la forme et les couleurs n’ont rien de remarquable ; car son corps est entièrement d'un brun terne et uniforme. Sa vie, comme je l'ai dit en commençant, se passe sous l'eau ; c'est là qu'elle tend des fils, qu'elle poursuit sa proie, et qu'elle établit sa demeure.
Son abdomen est revêtu d'une sorte de duvet, qui ne permet pas à l'eau de mouiller la peau, et qui, de plus, se pénètre d'une certaine quantité d'air qui suffit aux besoins de la respiration. Cet air forme comme une lame tout autour du corps, de sorte que dans les moments où l'animal nage, on croirait voir une bulle de gaz ou plutôt de vif-argent se mouvoir avec rapidité au fond des eaux.
Lorsque, par une circonstance quelconque, l'air s’est détaché du corps de l'araignée ; pour en reprendre, elle re- monte promptement à la surface, en sortant son abdomen de l'eau, et recommence sa course et sa chasse aquatiques.
Comme les drasses le font sur terre, l'argyronète con- struit dans les étangs une grande coque de soie, qu’elle
ARGYRONÈTE. 129
a soin de remplir d'air. Voici comment elle construit cet édifice : d'abord elle monte à la superficie de l’eau, la tète en bas, ne laisse passer à la surface que l'extrémité de son abdomen, dilate ses filières et replonge avec ra- pidité. Pendant cette opération, elle produit une petite bulle d'air qui , indépendamment de la couche argentée qui la recouvre, se trouve attachée à son anus. Ensuite elle nage vers la tige de la plante où elle veut fixer son nid, et détache cette petite bulle d'air qui alors adhère à la tige. L’araignée remonte ensuite à la surface, où elle reprend une autre bulle, qu'elle va joindre à la pre- mière; elle recommence jusqu'à ce que le ballon d’air ait atteint sa grosseur, qui est à peu près celle d’une noix : elle l'enveloppe ensuite de fils qui forment une toile en réseau , semblable à celle des clubiones; puis elle l’en-- toure entièrement d'une couche de mortier à demi liquide et brillant, qui ne paraît être autre chose que de la ma- tière soyeuse en dissolution, qu'elle pétrit avec ses pattes et unit avec beaucoup d'art. La forme de la cloche ou de la cellule, est ovalaire plus ou moins arrondie; l’ouver- ture est à la partie inférieure, et n’est qu'une fente dont l'araignée dilate les bords élastiques, pour entrer et sor- tir de sa demeure. De la cellule, rayonnent de nombreux fils qui vont prendre attache sur les divers corps envi- ronnants, les pierres de fond, les tiges des plantes aqua- tiques, etc. Ces fils servent à maintenir la coque au ni- veau voulu; car la légèreté de l’air la ferait toujours remonter à la surface ; ils sont aussi des piéges tendus aux insectes aquatiques, aux hydrachnées, aux cre- vettes, etc., dont l’argyronète se nourrit. Tantôt elle attaque et mange sa proie sur place, tantôt elle la pa- ralyse de son venin, et l’entraîne dans sa coque: par- 9
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fois elle se contente de la tuer et de la laisser sur ses fils comme réserve ; mais elle se nourrit aussi bien d'insectes terrestres que d'aquatiques, quand ces derniers man- quent: elle s'empare alors des mouches qui sont tom- bées par hasard dans l’eau, ou elle vient sur le bord des mares chasser les insectes terrestres ; seulement, pour les manger, elle les entraine toujours au fond de l’eau.
Le Père Lignac, en 1748, décrivit le premier les mœurs de cette singulière araignée, qu'il avait prise aux Bor- deaux, près du Mans. Il en éleva de vivantes pendant longtemps, et observa parfaitement les moindres détails de leur industrie.
Il remarqua qu'au moment de la reproduction, le corps n'est plus entièrement couvert par l'air, mais seu- lement en partie: que le mâle établit, entre sa coque et celle de la femelle, un corridor soyeux qui leur permet de communiquer ensemble ; qu'à cette époque, -les mâles sont méchants et se livrent des combats à outrance.
Il a vu aussi ces aranéides pondre des œufs, au nombre de quarante, non agglutinés, globuleux , et de couleur jaune clair; les entourer d’un cocon rond, aplati, de quelques millimètres de diamètre, et formé par une toile fine et mince comme une pellicule d'oignon, mais d'un tissu serré et diflicile à déchirer. Lorsque les jeunes sor- tent du cocon, ils sont déjà entourés de leur bulle d'air. et vivent comme les individus adultes; mais ils ne con- : struisent de coque que dans un âge plus avancé.
Si l'on place plusieurs argyronètes dans-un même bocal, elles s'entre-détruisent et se dévorent; de sorte qu'au bout de quelques jours on n’en trouve plus qu'une qui à succes- sivement dévoré les autres. Pour passer l'hiver, les argy- ronètes s’enferment dans leur coque, en calfeutrent l'ou- verture et s'y engourdissent.
CLUBIONE. 131
24° GENRE. CEUBIONE, Clubiona, Walckenaer. (xvw, se distinguer; éwvaw, faire violence.) Synonymie : Ciniflo, Cælotes, Blackwall; Anyphæna, Lucia, Cheiracanthum,
Agelena, Koch.
Yeux, presque égaux, sur deux lignes rapprochées sur le devant du corselet, l'antérieure courbée, Fis. 51. la supérieure droite; yeux intermé- = =
Eh à cr ; ES 2 diaires de la ligne supérieure plus écar- & &Ææ% tés que ceux de l’antérieure, et plus {ll
rapprochés des latéraux qu'ils ne le sont entre eux.
Lèvre, allongée, ovalaire, dilatée dans son milieu, terminée en ligne droite ou légèrement arrondie, quelquefois échancrée à son extrémité.
Paites-mâchoires, à coxopodites étroits, allongés, écartés, dilatés vers leur extrémité, ja- mais creusés au côté interne et n’encla- £° vant pas la lèvre; organe copulateur ren- E fermant un conjoncteur droit, unique et \ simple.
Mandibules, verticales, pouvant être facilement portées en avant.
Corselet, grand et bombé en avant, ovalaire,
Pattes, fortes, de longueur variable.
Filières, six, assez allongées.
Couleurs, le plus souvent claires, fauves ou brunes; abdomen soyeux et velouté.
Taille, peu considérable, 6 à 10 millimètres.
Patrie, les nombreuses espèces sont répandues dans toutes les
parties du monde; l'Europe en possède neuf, dont quatre sont très-communes.
Habitudes, aranéides construisant sous l'écorce des arbres, les feuilles des végétaux ou le dessous des pierres, des
coques ou cellules de soie très-blanches, dont elles sortent pour chasser.
d A: r té
». 132 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES. ESPÈCES. C. soyeuse, C. holosericeu, Latreille. Europe. C. amaranthe, C. amarantha, Europe. C. rubiconde, C. rubicunda, Europe. C. épimélas, C. epimelas, Europe. C. marron, C. castanea, Europe. C. corticale, C. corticalis, Europe. C. accentuée, C. accentuata (anyphæna), Walckenaer, Europe, C. oblongue, C. oblonga, Lucas, Algérie. C. rufipède, C rufipes, Lucas, Algérie. C. mandibulée, C. mandibularis, Lucas, Algérie. C. rupicole, C. rupicola, Europe. C. amusse, C.amussa(Lucia,Koch) Walckepmaer, Europe. C. meurtrière, C. necator, Australie. - C. trompeuse, C. fallaz, Europe. C. attifée, C. compla, Kocb, Allemagne(Franconie). C. pallipède, C. pallipes, Lucas, Algérie. C. créole, C. insularis, Vinson, Ile Maurice. C. négligée, C. incomplta, Grèce. C. phragmite, C. phragmilis, Allemagne (Erlangen}. C. triviale, C. trivialis, Allemagne (sud). C. très-pure, €. pellucida, Koch, Bavière. Liste des clubiones rapportées du Chili par M. Nicolet us et encore non décrites. C. chilienne, C. chilensis. C. porte-quene, C. caudefacta. CG. parée, C. scenica. C. macrocéphale, C. miacrocephala. C. effilée, C. acupilta. C. à abdomen blanc, C. albc-abdominalis. C, triponctuée, C. tripunclata. CG. abdomimale, C. abdominalis. C. chétive, C. pusilla. C. à ventre blanc, C. albiventris. C. à lignes, C. lineata. C. belle, C. pulchella. C. active, C. acris. C. à ventre allongé, C. longiventris. C. extrème, C. ullima. C. émeraude, C. smaragdula. C. citrine, C. citrina. C. jeune-fille, C. puella. CG. soufrée, C. sulphurea. G. enfant, C. puera. C. effacée, C. obliterala. G. accentuée. C. accentuata. GC. à ventre écourté, C.breviventris. AE bordée, C. limbata. C. à pieds jaunes, C. flavipes. CG. attiforme, C. attiformis. G. longipède, C. longipes. G. gibbeuse, C. giblosa. C. maculée, C. maculosa, CG. sternale, C. sternalis. C. arrosée, Caspersa. C. ponctuée, C. punclata. GC. ambiguë, C. ambigua. C. ventrue, :. ventricosa. C. mouillée, C. rorulenta. CG. livide, C. lutea. CG. jaune, C. flava. C. à ventre jaune, C. flavoeincla. C. élégante, C. lepida. C. silaticole, €. silalicolis. C. versicolore, C. versicolor. CG. à cou élargi, C. dilaticollis.
CLUBIONE. 133
G. nuagée, C. nubes. G. grémille, C. gremilla. G. débile, C. debilis. G. noirätre, C. nigricans. C. minuscule, C. minuseula. CG. sinistre, C. sinistre. G. minime, C. minula. C. de Gay, C. Gayi.
C, rousse, C. rufea.
Ce genre, sans être le type de la famille, est le plus connu, parce qu'il renferme des araignées qui se trouvent sans cesse dans les jardins, et qui, pendant tout l'été, couvrent de leurs coques blanches les feuilles des arbres, les murs et même l’intérieur de nos habitations.
Il est impossiblé de les séparer des drasses, et l'on ne peut cependant confondre ces deux grands genres : ils sont en effet intimement unis par la forme de leur cor- selet, de leurs pattes et de leurs filières ; la disposition de leurs yeux est également semblable, sauf l’écartement des intermédiaires supérieurs. Mais la bouche est toute différente : tandis que chez les drasses les mâchoires son larges et entourent la lèvre, chez les clubiones elles sont étroites, allongées et non inclinées sur la lèvre.
La bouche des clubiones, ainsi que leur corselet et leurs pattes, les rapprochent un peu de la ségestrie perfide.
ESPÈCES PRINCIPALES.
Clubione soyeuse.— C. amaranthe. — C. corticale. — C. accentuée. — C. rupicole.
La clubione soyeuse est une des araignées les plus com- munes ; son abdomen est d’un gris bleuâtre, velouté et argenté, uniforme; son corselet et ses pattes sont d’un blanc jaunâtre, les mandibules et le devant dela tête sont plus foncés que le reste du corps; elle est abondante dans les jardins de Paris, on la trouve partout, sur les feuilles des arbres et des plantes ou entre les pétales des fleurs, sous les pierres et sous les plâtras des vieux murs,
. 134 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
aussi bien que sous l'écorce à moitié détachée des arbres, ou encore, mais plus rarement, à l’intérieur des maisons peu habitées, particulièrement au haut des rideaux ou dans les armoires abandonnées.
Elle construit une coque en forme de cellule oblongue, ou de tube plus ou moins allongé, d'une soie remar- quable par sa finesse, sa blancheur et sa propreté; elle a soin de ménager à cette habitation une ouverture par laquelle elle sort pour chasser et s’échapper, lorsqu'elle est poursuivie. Quand on force la clubione à sortir de sa coque, elle se laisse tomber à terre sans se suspendre à un fil, et reste immobile pendant quelques instants, puis elle s'enfuit avec vivacité et se met immédiatement à construire une seconde demeure. Lorsqu'on enferme une jeune clubione dans un bocal, quelques minutes lui suffisent pour se fabriquer une coque, qui est d’abord transparente, mais qu'elle épaissit de plus en plus en v ajoutant de nouveaux fils. Elle s’y tient constamment sus- pendue et renversée : si un insecte passe près de la petite ouverture qu’elle a eu soin de se ménager, elle sort promptement, le saisit et l’entraîne dans sa cellule, pour le sucer à son aise et à l'abri de tout danger.
En automne, on ne peut agiter une branche de lilas sans voir tomber plusieurs de ces araignées, qui se tiennent or- dinairement entre les feuilles et les fleurs de cet arbuste.
C’est au mois de juin que l’on trouve deux indivi- dus de cette espèce dans une même coque, l’un mâle, l'autre femelle, habitant chacun dans une portion de cel- lule ; car celle de Ja femelle est alors séparée en deux moi- tiés égales par une cloison verticale de soie blanche. C'est au mois de juillet que la femelle pond et construit son cocon.
CLUBIONE. 135
Alors elle calfeutre sa coque: elle pond et enferme ses œufs dans un cocon de soie lâche, aplati, et sur lequel ils forment de petites saillies. À cette époque, elle n’est plus timide, mais elle devient hardie et courageuse; et lorsqu'on veut lui faire abandonner sa progéniture, elle la défend et mord violemment son ennemi. Si l'on emploie la violence pour la tirer hors de sa coque, elle ne s'en éloigne pas, mais se réfugie sous la feuille qui la contient. De Geer à compté cinquante à soixante jeunes dans un même cocon. Cette espèce résiste très-bien au froid, on en trouve tout l'hiver dans les lieux abrités ou sous l'écorce des arbres.
La clubione amaranthe est une espèce excessivement voisine de la précédente, elle est presque aussi commune, et ne s’en distingue que par son abdomen de couleur plus rouge.
Ces deux espèces de clubiones aiment à pénétrer dans les cocons d’autres araignées, et à se nourrir des œufs qu'ils contiennent ; mais leur propre cocon, peu protégé, comme on le sait, a aussi plusieurs ennemis redoutables, indé- pendamment des cynips. J'ai remarqué dans le bois de Meudon qu’un théridion (reticulatum) se plait à entamer le cocon et à en dévorer les œufs; mais, ce qui est plus curieux, un insecte ailé vient y déposer un œuf qui pro- duit une grosse larve apode et blanchâtre, semblable à celle qu’on appelle vulgairement asticot. Ce ver dévore tout le contenu du cocon, et l’araignée mère ne s’aper- coit de sa présence que lorsque, n'ayant plus rien à manger, la larve sort pour chercher un autre cocon dans les environs.
La clubione corticale a une coloration toute diffé- rente : cette espèce a l'abdomen noir et le corselet brun
. 136 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
foncé, ainsi que les pattes; elle est moins commune et paraît habiter particulièrement le nord de l'Europe ; elle établit sous l'écorce des arbres, ou moins souvent sous les pierres, une grosse cellule de soie grise, solidifiée au moyen de gravier, de peaux d'araignées, de détri- tus d'insectes, de. petites coquilles de limaçons, etc.; cette soie forme plusieurs couches munies de bourre épaisse. J'ai pris à Paris cette clubione très-vivace, au mois de mars. L'hiver, on la trouve enveloppée dans sa coque parfaitement close et rembourrée ; elle est en- gourdie, mais aussitôt qu'on la touche, elle se réveille et court avec autant de vivacité que pendant l'été.
Elle fuit la chaleur, et, suivant l'expérience de Kummer, le grand soleil la fait mourir promptement.
Son cocon est aplati comme celui de la soyeuse, elle l'en- veloppe de deux valves d’un tissu serré, et d’une bourre très-blanche, assez épaisse.
Une espèce non moins commune que la clubione soyeuse est la clubione accentuée : cette petite araignée se dis- tingue facilement à sa couleur fauve clair ou jaune, et aux chevrons en forme d'accents noirs qui parent très- élégamment le dessus de son abdomen et de son corselet.
Elle habite de préférence les grandes forèts, où elle éta- blit sur les arbres, en particulier sur les ormes, une grande cellule qu’elle forme en rapprochant plusieurs feuilles au moyen de ses fils; cette coque a deux ouvertures, l’une antérieure, plus grande, qui est la porte d'entrée; l’autre, plus petite et postérieure, qui-est la porte de sortie; mais la clubione accentuée ne se contente pas de construire ainsi une grande cellule suspendue à des branches et pour ainsi dire aérienne; elle file à l’intérieur de celle-ci une seconde cellule où elle se renferme. Gette coque inté-
CLUBIONE, 137
rieure est plus petite, d’un tissu plus épais et surtout plus blanc.
En automne, en soulevant les feuilles déjà tombées, il n'est pas rare de voir un grand nombre de clubiones accentuées courir rapidement par terre comme les Iycoses. Les œufs sont au nombre d'environ soixante. Ils sont éta- lés dans un cocon assez gros, et réunis sans être agglu- tinés entre eux.
Une des espèces les plus remarquables de clubiones est la rupicole, Cette petite araignée, très-rare dans les collections, a le facies des philodrômes; elle court de côté après les insectes, et les saisit en étalant latéralement ses pattes. Kummer l'a prise à la fin du mois d'avril, dans le bois de Romainville. Je l'ai trouvée une seule fois à Leudeville, courant dans un champ de blé.
133 HISTOIRE NATURELLE DES ARAIGNÉES.
25° GENRE. AMAUROBIE, faurobius, Koch. (duausds, obscure; flos, vie.)
Synonymie: Clubiona et Drassus, Walckenaer; Ciniflo, Blackwall.
Yeux, huit, presque égaux, les quatre Fig. 53. intermédiaires formant un = carré à peu près régulier; = #
» , Æ K, les deux latéraux rapprochés Æ #ÿe &, à et élevés sur un mamelon.
Palles-mâchoires, à coxopodites plus ou moins allongés, larges, forts, arrondis et creusés à leur côté interne, arrondis à leur côté externe, enclavant la lèvre; dernier article renflé et épineux,
à conjoncteur double, le plus grand est contourné en
spirale, l'autre a la forme d'une coquille envelop- pante.
Lèvre, grande, large, ovalaire ou tronquée, terminée en ligne droite ou échancrée.
Mandibules, tout à fait verticales, bombées à leur insertion. Corselet, grand, large, arrondi et renflé à sa partie antérieure. Abdomen, court, généralement gros, et déprimé en dessus.
Pattes, médiocrement allongées, robustes dans les femelles : leur longueur relative varie suivant les espèces et quelquefois d'un sexe à l’autre.
Couleurs, sombres, noires ou brun foncé. Taille, grande, 1 ou 1 centimètre et demi.
Patrie, cinq espèces sont communes en France, les autres sont de l'Afrique et de l'Amérique.
Maœurs, elles recherchent les Heux obscurs et cachés, le des- sous des pierres, les caves, les trous des murs; y con-